Un architecte congolais au parcours singulier
La disparition de Paul Tsouarès De M’Poungui, figure discrète de l’architecture congolaise et ancien conseiller à l’habitat du président Pascal Lissouba, ouvre une séquence mémorielle où s’entrelacent exil étudiant, engagement citoyen et retour vers la terre natale pour la dernière demeure.
Né en 1952 dans la verdoyante Bouenza, il a vécu les mutations rapides d’un Congo post-indépendance, avant de rejoindre Paris au début des années 1970 grâce à une bourse d’État, reflet des ambitions éducatives portées alors par les autorités congolaises pour former une élite technique.
Des amphithéâtres parisiens aux grandes réalisations
Aux bancs de l’École spéciale d’architecture, il fréquente l’Association des étudiants congolais et la FEANF, creuset panafricain où se discutaient décolonisation, socialisme et développement endogène; ces débats forgeront chez lui un regard critique, mais toujours respectueux des institutions, selon ses proches.
Diplômé, il refuse la tentation parisienne d’une carrière confortable et fonde en 1983 Espace Vision, cabinet qui conçoit logements sociaux, écoles et infrastructures sanitaires pour divers bailleurs, participant ainsi à l’effort national de reconstruction après les turbulences économiques des années 1980.
Son style, mêlant fonctionnalité moderne et inspirations vernaculaires – ventilation naturelle, toitures à large débord – est salué par l’Ordre des architectes d’Afrique centrale, qui lui attribue en 1991 le prix Mbanza-Ngangu pour un projet pilote de quartier écologique à Brazzaville.
Au cœur des politiques urbaines des années 1990
L’élection de Pascal Lissouba en 1992 lui vaut d’intégrer la présidence comme conseiller chargé de l’habitat. Plusieurs témoins rappellent sa contribution au Livre blanc sur l’urbanisme national, document où il plaidait pour un compromis équilibré entre planification étatique et initiative privée.
Pourtant, il décline en 1994 l’entrée au gouvernement. « Je préfère la liberté critique du chantier au carcan protocolaire », confia-t-il alors à un confrère. Cette distance, jamais hostile, lui permettra de conserver un réseau transversal entre majorité et opposition, rareté appréciée.
L’engagement diasporique comme pont transnational
Après la crise politico-militaire de 1997, il s’installe durablement en France, partageant son temps entre Espace Vision et missions d’expertise pour l’UN-Habitat, notamment au Cameroun et au Gabon, tout en restant, selon sa formule, « intellectuellement domicilié à Brazzaville ».
Dans la diaspora, il animait colloques et collectes destinés aux sinistrés de Pointe-Noire ou aux lycées de Dolisie, mobilisant un réseau d’amitiés tissé sur quatre décennies. « Il savait convaincre sans forcer », se souvient le diplomate Serge M’Poungui.
Son engagement associatif culmine en 2010 avec la création du programme Maison de village durable, plateforme fournissant plans standardisés, micro-financements et formation d’artisans, initiative saluée par la Banque de développement des États d’Afrique centrale pour son impact socio-économique mesurable.
Dernier voyage vers Moukosso
Le 30 juillet 2025, la maladie l’emporte à l’hôpital Cochin, à Paris. Sitôt l’annonce diffusée, un comité se constitue pour organiser le rapatriement, respectant son vœu de reposer parmi les siens à Moukosso, localité enclavée du district de Yamba qu’il n’oublia jamais.
La veillée d’Épinay-sur-Seine, tenue le 9 août, réunit architectes, étudiants, diplomates et anonymes. Au centre de la salle, une maquette en balsa symbolise le centre culturel qu’il projetait d’implanter dans la vallée de la Louvakou, rappelant combien ses idées demeurent vivaces.
Le 29 août, l’avion cargo attendu à l’aéroport Agostinho-Neto sera accueilli par une délégation mêlant autorités locales, notables et représentants de l’Ordre des architectes. Ce protocole traduit une reconnaissance institutionnelle qui transcende les clivages et honore la contribution des bâtisseurs.
À Pointe-Noire, la maison familiale de Tié-Tié devient durant vingt-quatre heures un espace de condoléances, avant que le cortège prenne la route sinueuse vers la Bouenza. Selon la famille, des écrans géants permettront aux membres de la diaspora de suivre la cérémonie.
Un legs à la sociologie des élites
Au-delà de l’émotion, son parcours questionne la circulation des compétences et la place des élites diasporiques dans la gouvernance territoriale. Des experts parlent d’un capital social de retour, capable de renforcer les capacités locales sans perturber l’équilibre institutionnel.
L’État congolais, résolu à diversifier l’économie et relancer les infrastructures, pourrait s’inspirer des rapports qu’il laissa, notamment ceux prônant des matériaux biosourcés pour abaisser l’empreinte carbone des logements sociaux, alignant ainsi développement urbain et engagements climatiques internationaux.
Pour les habitants de Moukosso, l’essentiel se résume à une phrase inscrite sur la stèle provisoire: « Nkonzi ya mbandi, mbote na nge », salut en lari qui signifie « constructeur de ponts, paix à toi ». Dans la mémoire collective, ce pont ne s’écroulera pas.
