Un processus multilatéral en surchauffe
Rares sont les dossiers diplomatiques qui cristallisent autant d’ardeur que la refonte du Conseil de sécurité des Nations unies. Depuis près d’un quart de siècle, les négociations intergouvernementales s’empilent à New York, sans parvenir à métamorphoser l’architecture née de 1945. C’est dans cette temporalité heurtée qu’intervient la contribution active de Brazzaville : le 25 juillet, le Congo a réitéré son adhésion pleine et entière au modèle africain de réforme, élaboré sous l’égide de l’Union africaine et mûri par le Comité des Dix (C10). Cette posture s’inscrit dans la continuité des jalons posés par la Déclaration de Syrte et le Consensus d’Ezulwini, deux textes matriciels pour le continent.
La singularité de la position africaine
Le modèle défendu par l’UA revendique deux sièges permanents pour l’Afrique, assortis du droit de veto, ainsi que deux sièges non permanents supplémentaires. L’argument avance la « réparation de l’injustice historique » subie par un continent qui représente près de 1,4 milliard d’habitants, mais demeure en marge des cénacles décisionnels. En filigrane, les capitales africaines estiment que la légitimité onusienne se délite tant qu’elle ne reflète pas la composition démographique ni la centralité des enjeux sécuritaires africains, le Conseil ayant inscrit à son agenda plus de 60 % des crises situées au sud du Sahara ces dix dernières années.
Brazzaville au cœur du C10
Mandaté pour représenter le Chef de l’État au sixième Sommet virtuel des dirigeants du C10, le ministre de la Coopération internationale et du Partenariat public-privé, Denis Christel Sassou Nguesso, a souligné que le texte soumis à validation « traduit fidèlement les aspirations de notre continent ». L’articulation de cette diplomatie se nourrit d’une double dynamique : d’une part la participation régulière de Brazzaville aux travaux techniques qui ont précédé la retraite des ambassadeurs à Freetown, d’autre part le capital symbolique engrangé lors du Sommet d’Oyo, ayant rappelé l’impératif de « parler d’une seule voix ».
La présence du Congo dans le noyau décisionnel du C10 – aux côtés de la Sierra Leone, de l’Algérie, de la Guinée équatoriale, du Kenya, de la Libye, du Sénégal, de la Namibie, de l’Ouganda et de la Zambie – confère à Brazzaville une visibilité accrue. Elle s’accompagne d’une rhétorique de responsabilité partagée : le pays se veut force de proposition plutôt que simple spectateur, en témoigne son plaidoyer régulier en faveur d’une approche consensuelle qui transcende les clivages géopolitiques africains.
Les enjeux d’une voix unie
Convaincre les membres permanents actuels – États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni – qu’un élargissement incorporant l’Afrique renforcerait la légitimité du Conseil demeure un exercice d’équilibriste. Dans les couloirs de l’Assemblée générale, le C10 tente d’éviter la fragmentation des blocs régionaux qui, par leurs propres prétentions, pourraient diluer la revendication collective. C’est pourquoi Brazzaville insiste sur la discipline de négociation : tout mandat individuel devra, en dernier ressort, être subordonné à la position commune africaine, afin de ne pas reproduire les divisions observées dans d’autres groupements, à l’image du G4 (Allemagne, Brésil, Inde, Japon).
À cet égard, le rapporchement observé entre capitales africaines lors de la réunion ministérielle de Lusaka en juin dernier constitue un signal encourageant. Les discussions ont acté un calendrier de consultations ciblées avec les présidents successifs de l’Assemblée générale des Nations unies, ainsi qu’avec les groupes de négociation L.69 et Uniting for Consensus, pour lesquels l’Afrique apparaît désormais comme le faiseur d’équilibre.
Perspectives diplomatiques
La prochaine session des négociations intergouvernementales, attendue au premier trimestre, offrira une arène décisive. Les diplomates congolais se disent confiants : la consolidation du dossier africain, soutenue par des capitales non africaines sensibles au discours sur la justice historique, pourrait ouvrir la voie à un compromis dit « intermédiaire », prévoyant au départ l’allocation de sièges permanents dépourvus du droit de veto, avec un réexamen ultérieur. Brazzaville rappelle néanmoins que la finalité reste intangible : l’accès plein et entier, vétotoir compris, aux attributs qui définissent le cœur normatif du système onusien.
Pour l’heure, la stratégie congolaise repose sur le triptyque constance, collégialité et pédagogie. Constance, parce que l’exécutif réaffirme publiquement son engagement lors de chaque séquence diplomatique ; collégialité, car aucune avancée n’est envisageable sans la cohésion africaine ; pédagogie, enfin, afin de convaincre les réticences selon lesquelles l’élargissement ferait perdre en efficacité ce qu’il gagnerait en représentativité. Vu de Brazzaville, la réforme n’est plus une option mais une variable incontournable de la gouvernance mondiale. Il appartient désormais au concert des nations de transformer ce consensus d’intention en décision juridiquement contraignante, sous peine de laisser s’éroder davantage la crédibilité du multilatéralisme.
