Appel à la sagesse du Sénat
À Brazzaville, le 7 novembre, le président du Sénat Pierre Ngolo a reçu en toute urgence les responsables des associations de retraités. Face au projet de sit-in prévu le 17 novembre, il a plaidé pour la « sagesse » et le report de la mobilisation.
La scène s’est déroulée dans la salle des Conférences du Palais du Peuple, symbole d’un pouvoir législatif soucieux d’apaisement. Autour de la table, trois plateformes majeures de la Caisse de retraite des fonctionnaires, déterminées à se faire entendre après plus de quatre ans d’arriérés.
« Si les aînés se mettent à casser, que feront les plus jeunes ? », a interrogé Pierre Ngolo, rappelant le contexte budgétaire délicat. Le sénateur-secrétaire exhortait ses interlocuteurs à privilégier le canal institutionnel pour « chercher ensemble » une sortie de crise jugée prioritaire.
Arriérés de pension : le chiffre qui fâche
Depuis la chute des cours du brut de 2020, l’État poursuit une consolidation budgétaire exigeante. La dette publique, stabilisée grâce aux accords avec le FMI, laisse toutefois peu de marges immédiates pour les dépenses sociales, reconnaissent en privé plusieurs conseillers à la Primature.
Les retraités réunis au sein de l’Union pour la défense des intérêts, de la Coordination nationale et de la Fédération affirment cumuler cinquante mois d’impayés. Concrètement, un ancien inspecteur touchant 120 000 FCFA mensuels a perdu l’équivalent de quatre années de revenus.
Le déficit structurel de la Caisse résulte d’un ratio cotisants-bénéficiaires inversé : 1,4 actif pour 1 pensionné, contre 4 pour 1 il y a vingt ans, selon les chiffres internes. L’allongement de l’espérance de vie et les départs massifs en 2015 accentuent la pression.
Budget 2026 : quelle place pour les retraités
La prochaine loi de finances, examinée par les deux chambres, représente donc une fenêtre stratégique. D’après un avant-projet consulté par nos soins, 35 milliards FCFA supplémentaires pourraient être alloués aux pensions civiles, sous réserve de nouvelles recettes pétrolières et d’un emprunt obligataire domestique.
Les sénateurs entendent peser sur l’arbitrage final. « Nous chercherons un point d’équilibre entre soutenabilité et justice sociale », confie un membre de la commission des Finances. Le calendrier est serré : le budget doit être adopté avant la mi-décembre pour entrer en vigueur.
Dialogue social : relance d’un comité bipartite
En parallèle, un comité bipartite gouvernement-retraités devrait être relancé. À l’ordre du jour : validation du nombre exact d’ayants droit, audit des créances et calendrier de décaissement. Pierre Ngolo propose d’en faire un mécanisme pérenne de régulation sociale, à l’image du Conseil consultatif.
Le climat social reste pourtant électrique. Les centrales syndicales observent la situation, prêtes à étendre la mobilisation si aucune avancée n’est constatée. Une partie de la jeunesse active suit également le dossier, voyant dans le traitement des aînés un signal sur sa propre sécurité future.
Scénarios de financement innovants
Parmi les pistes évoquées figure la titrisation d’une partie de la dette envers les retraités, option déjà utilisée au Gabon. Le Trésor émettrait des bons dédiés, librement négociables, permettant à certains bénéficiaires d’anticiper des besoins urgents tout en lissant l’effort budgétaire.
D’autres plaident pour la digitalisation exhaustive des dossiers de carrière afin de limiter les doublons et réduire le coût global. Un projet pilote porté par l’Agence nationale des systèmes d’information publique démarre à Brazzaville, avec un financement coréen et un cahier des charges serré.
Benchmark régional et analyse
Dans la sous-région CEMAC, le Congo n’est pas seul. Le Cameroun a récemment réduit son retard de paiement à douze mois grâce à un prélèvement spécial sur les bénéfices bancaires. Une approche qui fait débat mais offre un précédent jugé instructif.
Pour l’économiste Yvon Massengo, enseignant à Marien-Ngouabi, la clef demeure la croissance hors pétrole. « Sans diversifier les recettes, le pays revisitera ce même scénario tous les cinq ans », analyse-t-il, saluant cependant la main tendue du Sénat comme « un signal institutionnel fort ».
Cohésion nationale et prévention des tensions
Dans les couloirs du Parlement, on souligne que la question des pensions touche à la cohésion nationale. L’objectif est d’éviter tout précédent de confrontation directe entre retraités et forces de l’ordre, un scénario jugé incompatible avec l’image de stabilité qu’entend projeter Brazzaville.
Le droit à pension devant le juge
Sur le plan juridique, les spécialistes rappellent que le Code public des retraites garantit la pension comme « dette prioritaire ». D’éventuels recours collectifs restent donc possibles. Toutefois, la Cour suprême privilégie traditionnellement la conciliation préalable, alignant sa jurisprudence sur le principe de continuité de l’État.
Voix des retraités et perspective
Au-delà des chiffres, l’attente pèse sur les familles. Marcel Moukou, ancien enseignant de mathématiques, confie ne vivre « que grâce aux solidarités villageoises ». Chaque fin de mois, il parcourt cinquante kilomètres pour s’assurer qu’aucune avance partielle n’a été versée à son agence bancaire locale.
Pour l’heure, le mot d’ordre reste à la désescalade. Les associations ont promis de consulter leurs bases avant toute nouvelle action. La balle est désormais dans le camp des décideurs publics qui, sous l’œil vigilant du Sénat, finalisent les arbitrages budgétaires décisifs.
