La ruée des deux-roues à Pointe-Noire
Depuis la fin de 2023, les silhouettes vertes et jaunes des Wewa sillonnent les artères encombrées de Pointe-Noire. Héritées de Sibiti ou Dolisie, ces motos offrent une agilité appréciée dans une ville où la moindre averse peut doubler le temps de parcours.
Le phénomène n’est plus anecdotique. D’après la direction départementale des transports terrestres, près de 8 000 engins circulent désormais quotidiennement, contre moins de 500 il y a deux ans. Cette progression fulgurante recompose le paysage urbain et place le deux-roues au cœur des habitudes de déplacement.
Embouteillages chroniques et mobilité urbaine
Les Pointe-Noiriens passent en moyenne une heure quarante par jour dans les embouteillages, selon une enquête conjointe de l’université Marien-Ngouabi et de la mairie. Avec leurs 125 cm³, les Wewa se faufilent entre les files et ramènent ce temps à quinze minutes sur certains axes.
« Nous avons cherché comment désengorger la ville sans multiplier les bus diesel », confie un cadre de la municipalité. Le moto-taxi apparaît alors comme une réponse pragmatique, complémentaire à la réhabilitation en cours de l’avenue Charles de Gaulle et du boulevard Lumumba.
Bouffée d’oxygène pour l’emploi des jeunes
À vingt-trois ans, Junior Moussounda a vendu son téléphone haut de gamme pour acheter une moto d’occasion. « Je gagne jusqu’à 15 000 francs CFA par jour. C’est plus que le SMIG national », sourit-il à l’arrêt du rond-point Kassaï.
La barrière d’entrée reste faible : une mise de départ de 450 000 francs CFA, souvent financée par des tontines familiales, suffit à lancer une activité. Dans un contexte où le taux de chômage des 18-35 ans dépasse 20 %, le secteur représente une voie de secours tangible.
Le ministère des Petites et Moyennes Entreprises estime que le marché informel du Wewa génère chaque mois un chiffre d’affaires avoisinant 1,2 milliard de francs CFA. De quoi encourager les autorités à intégrer progressivement ces acteurs à l’économie formelle.
Sécurité routière, le grand chantier
Si l’agilité des motos séduit, la sécurité demeure une préoccupation. Les urgences de l’hôpital Adolphe-Sicené rapportent que 26 % des blessés de la route de janvier à avril concernaient des Wewa.
Les causes sont connues : port du casque facultatif, surcharge de passagers, formation lacunaire. « Un conducteur sur trois ignore la signification d’un panneau de priorité », relève le colonel M’Bondzi, chef de la sécurité routière.
Face à ces chiffres, la préfecture a lancé en mars une campagne de contrôle technique mobile et distribué 5 000 casques subventionnés, un premier pas vers la professionnalisation du métier.
Réguler sans étouffer un écosystème vivant
La mairie prépare un registre numérique des conducteurs. Chaque Wewa devra afficher un QR code relié à son permis et à l’assurance de la moto. Objectif : réduire la fraude et rassurer la clientèle féminine, plus exposée aux vols de sacs.
Un projet de décret, examiné par le ministère des Transports, prévoit aussi des couloirs réservés sur trois grands boulevards. Inspirée de l’expérience de Cotonou, cette mesure pourrait fluidifier la circulation générale sans marginaliser les taxis classiques.
Des start-up locales, telles que MbotéRide, développent déjà des applications de géolocalisation et de paiement sans cash. L’écosystème tech y voit la chance de bâtir un service hybride, mi-informel, mi-digital, façonné à la congolese.
À retenir
Les Wewa ne sont ni une menace irrémédiable ni une solution miracle. Leur essor met en lumière un besoin collectif de mobilité rapide, d’emplois et de régulation. L’enjeu pour Pointe-Noire est de transformer cette énergie en vecteur de développement durable et inclusif.
Le point éco
Les économistes de la Banque Postale du Congo estiment qu’une formalisation partielle du secteur pourrait rapporter 600 millions de francs CFA par an à la fiscalité locale, sans compter la baisse potentielle des dépenses hospitalières liée à une meilleure sécurité.
En encourageant la micro-assurance, en densifiant les contrôles techniques et en impliquant les start-up, la ville se donne les moyens de tirer profit du dynamisme Wewa tout en maitrisant ses risques. Une équation où chaque acteur, public ou privé, a désormais son rôle.
