Chronologie d’une alerte sanitaire au fil de l’eau
Au petit matin du 23 juin 2025, le personnel infirmier du dispensaire de l’île Mbamou signale un patient souffrant de vomissements incoercibles et de diarrhées fulgurantes. Le prélèvement expédié en urgence au Laboratoire national de santé publique confirme, le 25 juin, la présence de Vibrio cholerae O1. Cette confirmation, rendue publique le 26 juillet par le professeur Jean-Rosaire Ibara, marque l’activation du dispositif de riposte tel que prévu dans le Plan national de préparation et de réponse aux urgences de santé. Entre la première alerte et la déclaration officielle d’épidémie, 187 cas dont 21 décès sont recensés, traduisant la vitesse de progression d’un pathogène qui, historiquement, exploite toute faille en matière d’accès à l’eau potable.
Une dynamique régionale préoccupante
La situation congolaise ne saurait être isolée d’un contexte sous-régional marqué par la recrudescence du choléra en Angola, en République démocratique du Congo et, plus sporadiquement, au Gabon. Le bassin du fleuve Congo, véritable artère transfrontalière de commerce et de mobilité, facilite involontairement la dissémination de la bactérie. « Le vibrion n’a pas de passeport », rappelle un épidémiologiste consulté, soulignant que l’hydro-connectivité accroît l’exposition des communautés riveraines. Dans ce paysage, la coopération sanitaire devient un impératif: partage de données épidémiologiques, harmonisation des points d’entrée sanitaire et mutualisation des stocks de sels de réhydratation orale composent la trame d’un front commun.
Une réponse institutionnelle structurée
Dès l’instant où l’état d’épidémie est proclamé, la coordination technique nationale se réunit quotidiennement au ministère de la Santé et de la Population. Dirigée par le professeur Ibara, elle associe les ministères en charge de l’Intérieur, de la Défense, de l’Environnement ainsi que les partenaires onusiens. Un plan d’action en cinq axes – surveillance, prise en charge, approvisionnement en eau potable, communication de risque et renforcement des capacités – mobilise un financement initial de trois milliards de francs CFA, abondé par un appui de l’OMS. Les équipes mobiles, dotées de kits choléra, sillonnent déjà Gamboma et Mossaka-Loukoléla afin d’y contenir les cas suspects. Le choix d’impliquer la société civile ainsi que les leaders religieux renforce la capillarité d’un message de prévention qui, sans relais communautaire, resterait lettre morte.
Pratiques sociales et prévention communautaire
Au-delà de l’arsenal biomédical, la lutte contre le choléra se joue dans les usages quotidiens de l’eau et dans l’agencement des habitats. Dans les zones péri-urbaines de Brazzaville, la proportion de ménages raccordés au réseau reste inférieure à 55 % selon l’Institut national de la statistique, contraignant de nombreux foyers à se ravitailler aux forages ou aux puits traditionnels. Le gouvernement rappelle donc les gestes barrières : se laver les mains à l’eau et au savon, consommer exclusivement de l’eau traitée au chlore, maintenir les repas à température adéquate, couvrir la nourriture et éviter les crudités. La campagne radiophonique « L’eau claire pour une santé claire », diffusée en lingala, en kituba et en téké, mise sur une pédagogie de proximité afin de concilier impératifs sanitaires et réalités socio-culturelles.
Perspectives sanitaires et diplomatiques
L’expérience de juillet 2023 – fièvre typhoïde, shigellose et choléra simultanés – a doté les autorités d’une mémoire opérationnelle précieuse. L’actuelle flambée sert dès lors de banc d’essai grandeur nature pour la réforme du système national de santé publique, engagée sous l’égide du Plan national de développement 2022-2026. Sur le plan diplomatique, Brazzaville entend nourrir un plaidoyer en faveur d’un Fonds régional d’urgence hydrique, considérant que le changement climatique multiplie les événements extrêmes altérant la qualité de l’eau. « Il nous faut passer du curatif à l’anticipation », insiste le ministre, plaidant pour une approche intégrée alliant aménagement du territoire, renforcement de la résilience communautaire et veille épidémiologique permanente. En somme, l’épidémie actuelle, tout en rappelant la vulnérabilité des sociétés au choléra, offre paradoxalement l’occasion d’accélérer les réformes structurelles appelées de leurs vœux par de nombreux partenaires techniques.
