Dialogue Église-État à Brazzaville
Au cœur d’une double urgence, morale et sécuritaire, Denis Sassou Nguesso a reçu jeudi soir une délégation d’évêques conduite par Mgr Bienvenu Manamika Bafouakouahou. Objectif affiché : décrypter, sans tabou, l’offensive lancée contre les bandes de jeunes violents dites « bébés noirs ».
L’entretien, organisé à la Résidence du Plateau, intervient alors que Brazzaville vit au rythme des patrouilles de la Sécurité présidentielle appelées à neutraliser des gangs responsables d’agressions parfois mortelles dans les quartiers sud et centre.
Message principal du chef de l’État : garantir la paix, partout et pour tous, sans stigmatiser la jeunesse mais en la protégeant des dérives criminelles qui ternissent son image et entravent le climat d’affaires.
Selon plusieurs sources ecclésiales, les évêques ont d’abord présenté les résolutions de leur 54ᵉ assemblée plénière, marquée par l’arrivée de nouveaux pasteurs dans les diocèses. L’occasion pour Denis Sassou Nguesso de réaffirmer son attachement au partenariat historique avec l’Église catholique.
« Nous avons été édifiés », rapporte Mgr Manamika, ajoutant que le chef de l’État a insisté sur la responsabilité collective face à la violence urbaine. L’audience a duré plus d’une heure dans une atmosphère décrite comme sereine et constructive.
Qui sont vraiment les « bébés noirs » ?
Nés dans les ruelles du centre-ville au début des années 2010, les « bébés noirs » – aussi appelés kulunas – recrutent des adolescents déscolarisés. Machettes, battes de fer et drogues bon marché leur servent d’arsenal pour extorquer téléphones et motos.
La gendarmerie leur attribue une hausse de 30 % des vols avec violence à Brazzaville entre 2022 et 2023. Les réseaux sociaux, saturés d’images d’agressions filmées de nuit, ont alimenté le sentiment d’insécurité et précipité la demande d’une riposte d’envergure.
Sur le terrain, certains meneurs se financent en louant leur « protection » à des vendeurs de marché. D’autres seraient instrumentalisés par des trafiquants transfrontaliers de cannabis, selon une note interne du ministère de l’Intérieur.
Architecture de l’opération sécuritaire
Déployée depuis début octobre, l’opération mobilise des éléments de la Direction générale de la Sécurité présidentielle, appuyés par la Police nationale. Les patrouilles quadrillent Makélékélé, Bacongo et Moungali, identifiés comme épicentres des agressions nocturnes.
Chaque interpellation suit désormais un protocole filmé pour prévenir les dérives, assurent les autorités. Les suspects mineurs sont transférés au Centre d’accueil pour enfants en difficulté sociale, tandis que les majeurs rejoignent le parquet de grande instance.
Le ministre Raymond Zéphirin Mboulou souligne que « l’opération n’est pas militaire mais citoyenne ». Elle s’inscrit, dit-il, dans la stratégie nationale de sécurité urbaine adoptée en 2021 et prévoit un volet réinsertion porté par l’Agence nationale de l’emploi.
Le point juridique et sécuritaire
Le Code pénal congolais, révisé en 2022, sanctionne les vols aggravés de peines pouvant atteindre vingt ans. Toutefois, le législateur a renforcé les mesures éducatives pour les mineurs, privilégiant la médiation pénale et les travaux d’intérêt général sous encadrement.
Pour le juriste Marcel Okouna, cette dualité pénale « ouvre la porte à une justice proportionnée, apte à protéger la société sans sacrifier l’avenir des jeunes ». Il préconise néanmoins un suivi psychologique systématique afin d’éviter les récidives.
L’Église comme relais de réinsertion
Lors de l’audience, les évêques ont proposé de mettre à disposition des paroisses pour accueillir des ateliers de formation rapide – menuiserie, informatique, couture. Un comité mixte ministères-Caritas doit se réunir la semaine prochaine pour finaliser le calendrier.
Le clergé rappelle que plus d’un millier de jeunes issus des quartiers populaires ont déjà bénéficié, en 2021-2022, de bourses d’apprentissage financées par la Fondation Perspectives d’avenir de la Première dame. Un modèle que les autorités envisagent d’élargir.
Regards croisés de la société civile
Les organisations de défense des droits humains saluent la volonté d’encadrement légal mais appellent à la transparence des procédures. « Tout usage excessif de la force affaiblirait la confiance », avertit le Réseau Paix et Droits, qui réclame la publication mensuelle des statistiques d’arrestations.
Dans les rues de Makélékélé, des commerçantes interrogées disent déjà ressentir un « répit ». Les clients reviennent après la tombée de la nuit, signe que la normalité économique, indispensable à la reprise post-Covid, progresse.
Cap sur la prévention et l’emploi
L’exécutif planche sur un programme « Jeunesse et vigilance » articulé autour de clubs sportifs, d’œuvres d’intérêt public et d’incubateurs numériques. Le financement, estimé à trois milliards de francs CFA, pourrait être bouclé avec l’appui de la Banque de développement des États d’Afrique centrale.
Pour les sociologues, l’enjeu est moins de multiplier les rondes que de recréer l’espoir. La prochaine rentrée universitaire offre, selon eux, une fenêtre pour renforcer les bourses et l’orientation afin d’éviter que les décrocheurs n’alimentent la criminalité.
En attendant, le président Sassou Nguesso promet de suivre personnellement l’évolution du dossier et de consulter régulièrement les forces vives, religieuses comme associatives. Une façon d’ancrer la sécurité dans une vision de développement partagé.
Si le succès de l’opération se confirme, Brazzaville espère l’étendre à Pointe-Noire et aux principales villes du couloir fluvial. Le gouvernement parie sur un effet de dissuasion régional qui renforcerait l’attractivité du pays pour les investisseurs en quête de stabilité.
