Le Kongo-Central à l’heure du Nzola
Surplombant les contreforts verdoyants du Mayombe, Mbanza-Ngungu a vu converger, le 16 août, créateurs, décideurs et touristes pour la première édition du Festival Nzola. L’initiative, soutenue par les autorités provinciales, visait à offrir une vitrine contemporaine au patrimoine matériel et immatériel kongo.
La scénographie, organisée sur le site historique de Ndombasi, a alterné concerts, dégustations et expositions. Les organisateurs entendaient démontrer la capacité du secteur culturel à devenir un accélérateur de cohésion sociale et de diversification économique, conformément aux priorités de développement énoncées à Brazzaville comme à Kinshasa.
Djoson Philosophe, voix du Pool Malebo
A la tête de son orchestre Super Nkolo Mboka, Djoson Philosophe a électrisé le public dès les premières mesures de rumba. Sa prestation, combinant rythmes traditionnels et arrangements urbains, a rappelé l’importance de la transversalité musicale entre les deux rives du fleuve Congo au cœur de l’identité.
Le jury, composé de musicologues, de journalistes et de représentants institutionnels, lui a attribué le Prix Pool Malebo. Selon Mireille Malonga, présidente du comité, la distinction récompense “une esthétique capable de parler simultanément à la mémoire, à la jeunesse et aux ambitions régionales”.
Un prix chargé de symboles transfrontaliers
Dans son discours de remerciement, l’artiste a salué « la reconnaissance du savoir-faire des fils du Kongo, de Brazzaville à Luanda ». Ces propos, relayés par la presse locale, ont résonné comme un appel à dépasser les frontières administratives pour consolider une même matrice culturelle dans la région.
La rumba congolaise a été inscrite en 2021 sur la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO. Le Prix Pool Malebo s’inscrit dans cette dynamique de valorisation internationale, en rappelant qu’un bien culturel partagé peut devenir une ressource géopolitique autant qu’un vecteur identitaire pour l’ensemble des populations riveraines.
La dimension économique des industries culturelles
Au-delà de la flamboyance scénique, le Festival Nzola a généré une chaîne de valeur locale : hébergements, restauration, transport, design d’affiches. Selon la mairie de Mbanza-Ngungu, plus de six mille visiteurs ont été enregistrés en quarante-huit heures, injectant des devises non négligeables dans l’économie communale.
Cette vitalité confirme les analyses de la Banque africaine de développement, qui estime que les industries culturelles et créatives peuvent représenter jusqu’à cinq pour cent du PIB d’un pays. Pour les gouverneurs présents, l’enjeu consiste désormais à accompagner les acteurs privés afin de prolonger l’effet festival par des écosystèmes pérennes.
Soft power et diplomatie musicale
Dans les couloirs du festival, les diplomates en poste à Kinshasa ont multiplié les échanges informels. « Lorsque la rumba retentit, le dialogue se fait plus simple », confiait un attaché culturel européen. Le ministère congolais des Affaires étrangères voit dans ces rencontres un outil de désescalade régionale particulièrement efficace.
Les flux artistiques entre Brazzaville et Kinshasa ne sont pas nouveaux, mais la formalisation de plates-formes comme Nzola renforce leur lisibilité. Elle ouvre aussi la porte à des coopérations triangulaires avec Lisbonne ou Paris, où une diaspora kongo structurée constitue un relais d’influence précieux.
Mbanza-Ngungu, un territoire laboratoire
Ville ferroviaire fondée à la fin du XIXᵉ siècle, Mbanza-Ngungu dispose d’une forte tradition d’accueil et d’un campus universitaire réputé. Les organisateurs misent sur ces atouts pour pérenniser le festival, en s’inspirant des modèles de Ségou au Mali ou d’Essaouira au Maroc déjà validés ailleurs aussi.
Le gouverneur Guy Bandu, présent à la soirée, a évoqué un futur « corridor culturel » reliant Matadi, Boma et Pointe-Noire. Cette approche, conforme aux objectifs de la Zone de libre-échange continentale, faciliterait la circulation des artistes et des biens culturels dans le bassin du Congo tout entier.
Perspectives pour la scène artistique congolaise
De retour à Brazzaville, Djoson Philosophe prépare déjà une tournée sous-régionale. Le ministère de la Culture espère capitaliser sur son trophée pour promouvoir le label Made in Congo auprès des marchés d’Afrique australe, où les musiques afro-cubaines connaissent une nouvelle vogue depuis 2023 notamment.
Pour les observateurs, l’enjeu crucial demeure la structuration juridique du secteur. Des textes sur la propriété intellectuelle et le statut de l’artiste sont attendus au Parlement de Brazzaville. Leur adoption fournirait un cadre plus sécurisé aux créateurs, condition sine qua non d’un essor durable et équitable.
Le rôle stratégique des médias congolais
Radio Miela, téléportée sur le site grâce à un car régie mobile, a retransmis les concerts sur la bande FM et les réseaux sociaux. Cette hybridation des canaux a permis à des auditeurs de Pointe-Noire ou d’Oyo de suivre en direct le sacre de Djoson Philosophe chez eux.
Les journaux Les Dépêches de Brazzaville et Le Courrier de Kinshasa ont, pour leur part, mis l’accent sur la valeur patrimoniale du festival plutôt que sur l’aspect mondain. Ce prisme permet de contrer la perception d’une culture réduite au divertissement et d’affirmer sa fonction civique fondatrice.
Plusieurs analystes voient dans cette couverture médiatique convergente une maturation du journalisme culturel congolais. La mise en réseau des rédactions, encouragée par les syndicats de la presse, devrait renforcer la circulation d’informations vérifiées et consolider la réputation du secteur national.
