Un salon vitrine du génie congolais
Sous les verrières du Palais des congrès de Brazzaville, le Salon des métiers du bois 2024 a cristallisé l’attention des décideurs, des diplomates et du grand public. Au centre des stands, les fauteuils capitonnés de Ghislaine Matondo symbolisaient un artisanat profondément enraciné.
L’événement, placé sous l’égide du ministère des Petites et moyennes entreprises, se voulait une démonstration du potentiel industriel national adossé à un couvert forestier réputé. Entre encouragement politique et engouement commercial, le Made in Congo revendiquait ici une maturité nouvelle.
Loutassi, laboratoire de réinsertion
Créée à Moungali, l’Association des artisans de Loutassi accompagne depuis plusieurs années des adolescents en conflit avec la loi. Son projet “Yekola Mosala Tour” mise sur la transmission des savoir-faire pour contrecarrer l’économie informelle et les déviances urbaines.
« Remplacer les antivaleurs par un vrai métier », explique Ghislaine Matondo, dont la voix tranche avec le brouhaha ambiant. Avec l’appui du Haut-Commissariat à la justice restaurative, l’association transforme la machette de rue en ciseau à bois, dans un geste de pacification concrète.
Une filière ancrée dans l’économie circulaire
Le bois travaillé provient majoritairement d’essences locales telles que l’iroko ou le sapelli, issues de concessions légalement exploitées. Les garnisseurs complètent la chaîne avec des mousses produites à Owando et des tissus tissés à Makoua, créant une filière quasi circulaire.
Cette approche répond aux orientations gouvernementales sur la transformation locale des ressources forestières. À terme, elle vise une valeur ajoutée domestique accrue, un abaissement de la facture d’importation de mobilier et une création d’emplois non délocalisables dans les capitales régionales.
SAMEB 2024, succès mais marge de progrès
Les exposants saluent unanimement la visibilité offerte. Pourtant, plusieurs d’entre eux soulignent la notification tardive de leur sélection, intervenue à peine trois semaines avant l’ouverture. Pour Ghislaine Matondo, un délai de deux mois garantirait stocks renforcés et nouveautés spécifiques.
Le ministère des PME reconnaît l’enjeu logistique et promet une commission de programmation plus anticipée. « Nous devons consolider l’écosystème artisanal pour qu’il réponde aux marchés publics et privés », confie un cadre technique présent sur le salon.
Entre indépendance économique et mémoire nationale
La tenue du SAMEB coïncidait avec la commémoration des 65 ans d’indépendance. Cette concomitance, loin d’être fortuite, ancre la politique d’import-substitution dans une mémoire collective mobilisatrice. Le slogan « Consommons congolais » s’inscrit dans une recherche d’autonomie économique durable.
Au-delà du patriotisme consommateur, la filière du bois apparaît comme un secteur capable d’absorber les jeunes sortis sans qualification du système scolaire. Selon la Direction générale de l’économie, le potentiel d’emplois directs dépasserait les 15 000 postes à horizon 2030.
Formation, genre et leadership
Présidente, entrepreneuse et menuisière, Ghislaine Matondo incarne une présence féminine encore minoritaire dans l’artisanat du bois. Son parcours bouscule les représentations sociales assignant les métiers manuels aux hommes et alimente les stratégies nationales d’autonomisation économique des femmes.
Les ateliers de Loutassi accueillent désormais un tiers de jeunes filles, attirées par la possibilité de maîtriser menuiserie, couture d’ameublement et gestion commerciale. « La femme fait la nation », rappelle l’artisane, reprenant une formule couramment utilisée par la ministre Lydia Mikolo.
La demande internationale en perspective
Plusieurs acheteurs issus de missions diplomatiques ont manifesté un intérêt pour des pièces signature, séduits par l’authenticité des essences et un design inspiré des tresses kongo. Pour les exportations, la normalisation phytosanitaire demeure toutefois une étape technique incontournable.
La Chambre de commerce annonce l’élaboration d’un référentiel qualité aligné sur les standards de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale. Cet outil devrait faciliter l’accès aux marchés de la sous-région, renforçant l’ambition panafricaine du salon.
Financement et fiscalité incitative
Les PME du bois bénéficient déjà d’un taux réduit de TVA sur les biens d’équipement, mesure reconduite dans la loi de finances 2024. Cependant, l’accès au crédit reste circonscrit. Le Fonds national de développement des PME envisage une ligne dédiée de micro-leasing.
Pour les artisans de Loutassi, la priorité n’est pas tant la trésorerie que la stabilité de la demande. La création d’un quota de mobilier local dans les marchés publics scolaires, à l’étude, créerait un débouché régulier et structurant pour les ateliers.
Perspectives partagées
À l’issue du salon, les participants se déclarent confiants. Les prochains mois seront consacrés à l’amélioration des délais de sélection, à la constitution de stocks intelligents et à la formation de nouveaux formateurs capables de répliquer le modèle Loutassi dans d’autres arrondissements.
Ghislaine Matondo, forte de sa visibilité, prévoit de publier un manuel illustré sur les bases du garnissage, destiné aux centres de rééducation. Une manière de pérenniser le transfert de compétences et de rappeler que l’artisanat peut être un vecteur de pacification.
Une dynamique à consolider
En reliant apprentissage, production et cohésion sociale, le bois congolais dépasse le simple meuble pour devenir un instrument de politique publique. Reste, comme le martèle l’artisane, à inscrire cette dynamique dans le temps long, afin d’enraciner durablement les bénéfices.
Sous l’œil attentif des partenaires techniques et financiers, la prochaine édition du SAMEB pourrait également accueillir un forum scientifique sur la gestion durable des forêts, consolidant ainsi le lien entre performance économique et exigence environnementale.
