Diplomatie présidentielle à Brazzaville
Le 15 octobre, le palais du peuple de Brazzaville a accueilli un hôte familier : le président bissau-guinéen Umaro Sissoco Embaló, reçu avec les honneurs par son homologue congolais Denis Sassou N’Guesso. Les deux dirigeants ont choisi un format restreint afin de consolider un dialogue déjà lancé depuis 2022.
Au-delà des images protocolaires, la rencontre visait à donner une impulsion politique à une relation encore jeune. « Nous voulons passer du potentiel au concret », a glissé un conseiller congolais à l’issue de l’entretien, insistant sur la convergence de vues des deux chefs d’État.
Bilan d’une coopération naissante
Un accord-cadre signé le 11 janvier 2022 à Bissau a posé les fondements juridiques : exemption de visas pour les passeports diplomatiques et mécanisme de consultations politiques régulières. Depuis, les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont tenu trois sessions, préparant le terrain sectoriel.
Les échanges commerciaux restent cependant modestes, à peine trois millions de dollars selon la douane congolaise. Le corridor logistique Atlantique qui relie Pointe-Noire à Bissau n’est pas encore pleinement exploité, alors que les deux ports disposent de capacités excédentaires depuis leurs récentes modernisations.
Groupes de travail sectoriels en gestation
Pour accélérer, Brazzaville et Bissau viennent d’annoncer la création de six groupes mixtes. Ils devront, sous six mois, proposer des feuilles de route sur l’agriculture, les hydrocarbures, les mines, l’industrie, les services et la fiscalité. Chacun sera coprésidé par un haut fonctionnaire et un représentant du secteur privé.
Le ministre congolais du Développement industriel, Antoine Nicolo, se dit « confiant » : « La complémentarité est évidente : la Guinée-Bissau cherche du raffinage, nous maîtrisons la chaîne pétrolière ; elle dispose de ressources halieutiques, nous avons une demande croissante en protéines. »
Hydrocarbures et mines : atouts complémentaires
La Société nationale des pétroles du Congo étudie une prise de participation minoritaire dans un bloc offshore bissau-guinéen, actuellement opéré par une junior américaine. Ce mouvement s’inscrit dans la stratégie de diversification régionale lancée par Brazzaville pour sécuriser ses recettes futures.
Côté minier, Bissau convoite l’expertise congolaise en matière de potasse et de phosphates. Des géologues des deux pays effectueront, avant la fin de l’année, une mission conjointe destinée à cartographier les gisements de bauxite de Boé et les potentialités aurifères du Niari.
Agriculture et sécurité alimentaire partagée
Les présidents ont insisté sur l’urgence alimentaire. La Guinée-Bissau, grande productrice de noix de cajou, cherche à développer des cultures maraîchères. Le Congo veut soutenir sa politique d’import-substitution. Un projet de ferme pilote à Kintélé, cogéré par des agronomes bissau-guinéens, a été validé.
Le Fonds national de développement agricole congolais envisage une ligne de crédit de cinq milliards de francs CFA pour financer des unités de transformation de cajou à Pointe-Noire. « Transformer sur place créera de l’emploi et réduira notre facture d’importation d’huile végétale », explique sa directrice, Léonie Mbemba.
Connexion aérienne et maritime : accélérateur commercial
Sur le plan des transports, la compagnie nationale ECAir projette une liaison Brazzaville-Bissau avec escale à Dakar. Les autorités bissau-guinéennes offriront des créneaux horaires attractifs afin de capter le trafic de la diaspora.
Sur le volet maritime, le port autonome de Pointe-Noire a proposé un guichet unique dédié aux opérateurs bissau-guinéens, avec un tarif préférentiel sur le transbordement des produits agro-industriels. Cette mesure pourrait réduire de 12 % le coût logistique, d’après une note interne consultée par notre rédaction.
Enjeux géopolitiques dans le Golfe de Guinée
La coopération dépasse le seul commerce. Les deux chefs d’État ont réaffirmé leur engagement en faveur de la sécurité maritime, dossier sensible dans le Golfe de Guinée. Brazzaville, qui préside actuellement la Commission du Golfe, encourage Bissau à ratifier l’accord de Yaoundé sur la lutte contre la piraterie.
Les marines des deux pays mèneront un exercice conjoint en 2024, centré sur le partage de renseignements et l’interopérabilité. « Stabiliser nos eaux, c’est protéger nos économies », souligne l’amiral Jean-Dominique Okemba, conseiller spécial du président congolais.
À retenir
Les délégations ont retenu trois priorités : conclure un accord de non-double imposition, créer un forum annuel d’affaires et finaliser un protocole d’entraide douanière. « Ces instruments juridiques donneront confiance aux investisseurs », insiste l’expert camerounais Alain Fogue, invité comme observateur.
Le point éco
Les économistes voient dans ce rapprochement un modèle Sud-Sud à suivre. Le PIB combiné des deux pays atteint 20 milliards de dollars, mais la marge de progression est large. Selon la Banque africaine de développement, un accroissement de 25 % des échanges intra-africains pourrait ajouter un point de croissance annuelle au Congo comme à la Guinée-Bissau.
Quel impact pour les entreprises congolaises
La Chambre de commerce de Brazzaville prépare une mission d’hommes d’affaires à Bissau au premier trimestre 2024. Les secteurs ciblés sont la logistique, les matériaux de construction et l’ingénierie agricole. Plusieurs PME congolaises, dont Innov’Bois et AgroKani, ont déjà manifesté leur intérêt.
Prochain calendrier diplomatique
Un sommet conjoint à Praia en marge du Forum des îles atlantiques, prévu en mai 2024, devrait entériner les premiers résultats des groupes de travail. Les ministres des Finances sont chargés de proposer d’ici février un pacte de financement innovant combinant fonds souverains et lignes de la BAD.
En visite à Brazzaville, la secrétaire exécutive de la CEA, Vera Songwe, a salué « une dynamique offrant un exemple concret de la Zone de libre-échange continentale en action », rappelant que les succès bilatéraux nourrissent la construction panafricaine.
Regards croisés de la société civile
Si le dialogue institutionnel progresse, les deux présidents misent aussi sur les échanges culturels. Des universités partenaires travailleront sur des programmes d’histoire partagée et de traduction. « Nos peuples se reconnaissent dans une identité atlantique », observe l’historien congolais Jean-Baptiste Malanda.
Perspectives
En misant sur la complémentarité plutôt que la concurrence, Brazzaville et Bissau espèrent écrire un nouveau chapitre de la coopération intrafricaine, pragmatique et orientée résultats. Le cap est ambitieux, mais les leviers—politique, économique et humain—sont désormais enclenchés. Reste à transformer l’essai dans les mois à venir.
