Une implantation stratégique à Mfilou
Sous un ciel clair de décembre, l’allée centrale de l’Hôpital de l’Amitié Sino-Congolaise de Mfilou était pavoisée de lanternes rouges et de drapeaux tricolores. Responsables politiques, diplomates et soignants ont découvert l’Institut Qi-Huang, premier centre d’Afrique consacré à la médecine traditionnelle chinoise.
Le directeur de cabinet du ministre de la Santé, Donatien Mokassa, a coupé le ruban en présence de l’ambassadeur de Chine, An Qing, et de nombreux médecins. L’édifice, moderne et lumineux, symbolise la confiance réciproque nouée depuis plus de vingt ans entre Brazzaville et Pékin dans le domaine sanitaire.
Au cœur d’une amitié médicale historique
Depuis 2013, des missions médicales chinoises se relaient à Mfilou pour appuyer la chirurgie, la pédiatrie ou la cardiologie. L’ouverture du Qi-Huang prolonge cette tradition. « Il s’agit de l’une des actions concrètes de la Chine en République du Congo », a rappelé Zhang Janjun, venue de Pékin pour l’occasion.
La responsable de la Commission nationale chinoise de la santé souligne le caractère pionnier du projet : nulle part ailleurs, la Chine n’a jusqu’ici installé un institut complet de médecine traditionnelle hors de ses frontières. Brazzaville devient donc un laboratoire diplomatique illustrant l’initiative “Santé pour tous” du président Denis Sassou Nguesso.
Formation, recherche, innovation : un triptyque ambitieux
Conçu comme un campus, le Qi-Huang intègre salles de cours, plateformes de télémédecine et jardin botanique dédié aux plantes locales. Vingt-deux spécialistes chinois assurent les premiers modules, de l’acupuncture à la pharmacopée, avant de passer la main à des formateurs congolais préparés à Chengdu et Nanjing.
Roger Oyéré, directeur de l’Hôpital de l’Amitié, se réjouit : « Nous ne cherchons pas à opposer médecine moderne et médecine ancestrale, mais à créer un dialogue rigoureux au bénéfice du patient. » Des protocoles conjoints d’essais cliniques seront soumis au Comité national d’éthique pour évaluer les synergies thérapeutiques.
À retenir
Le centre vise cent cinquante professionnels formés d’ici trois ans ; un budget annuel de 1,8 milliard de francs CFA est pris en charge à parts égales par les deux gouvernements. L’Université Marien-Ngouabi intégrera dès la prochaine rentrée un diplôme interuniversitaire conçu avec l’institut, signe d’une articulation pensée sur le long terme.
Le point économique et réglementaire
Importées en grande partie de la province du Hubei, les substances actives utilisées pour les préparations feront l’objet d’un contrôle accru de la Direction de la pharmacie et du médicament. Un décret en cours de finalisation doit adapter la pharmacopée congolaise aux standards de l’Organisation mondiale de la santé.
Le Ministère de la Recherche espère attirer des investisseurs privés pour une unité locale de transformation de plantes médicinales. Les autorités y voient une opportunité de diversification économique et de création d’emplois qualifiés, notamment pour les jeunes pharmaciens formés à Brazzaville et à Ouesso, zone riche en biodiversité.
Vers un rôle régional
Donatien Mokassa ambitionne de faire du Qi-Huang « un modèle régional capable d’accueillir stagiaires et chercheurs de toute la CEMAC ». Déjà, des délégations venues du Gabon et du Cameroun ont demandé à visiter les installations et à envisager des partenariats.
Le centre pourra compter sur l’appui logistique de la compagnie aérienne nationale, qui assure trois liaisons hebdomadaires vers Pékin via Addis-Abeba, facilitant les échanges de matériel et de savoir. An Qing estime que « le corridor Brazzaville-Pékin deviendra une route de la santé aussi stratégique que les axes portuaires ».
Regards de patients et de praticiens
Dans les couloirs fraîchement peints, Éliane, patiente atteinte de rhumatismes chroniques, dit espérer « une alternative moins lourde aux anti-inflammatoires classiques ». Le docteur Henri Makita, rhumatologue formé à Dakar, se montre prudemment optimiste : « Si les études confirment l’efficacité, nous gagnerons un outil de plus. »
Des infirmières racontent déjà la curiosité des habitants du quartier ; certains viennent demander des conseils sur les ventouses ou le Qigong. Un travail de vulgarisation est prévu : émissions radio, séances publiques et brochures bilingues pour éviter tout malentendu sur la portée de ces pratiques.
Une diplomatie de la bienveillance
Au-delà des microscopes et des herbiers, l’Institut Qi-Huang sert la diplomatie d’influence chère aux deux capitales. Pékin y voit un moyen d’illustrer l’initiative « la Ceinture et la Route » sous un angle social, tandis que Brazzaville consolide sa stratégie de partenariats diversifiés, complémentaire des programmes de l’OMS et de l’AFD.
Le président Denis Sassou Nguesso avait déjà salué, lors du dernier sommet sino-africain, « la qualité du soutien médical chinois, particulièrement utile face aux pandémies émergentes ». L’inauguration du Qi-Huang offre une vitrine tangible à cette déclaration, et conforte l’image d’un Congo acteur responsable de la santé continentale.
Perspectives scientifiques
Les premiers axes de recherche portent sur le paludisme, l’arthrose et l’anxiété, maladies à forte prévalence locale. Des partenariats sont noués avec l’Institut national de recherche en sciences de la santé et l’Université de Kunming pour cartographier les interactions pharmacologiques entre plantes du bassin du Congo et herbes chinoises.
Selon le professeur Wang Liang, spécialiste de pharmacognosie, « la biodiversité congolaise pourrait révéler des molécules complémentaires aux formules traditionnelles. La combinaison intelligente des deux patrimoines médicinaux pourrait donner naissance à des traitements innovants exportables dans toute la zone tropicale ».
Une ouverture célébrée
La cérémonie s’est achevée par une démonstration d’acupuncture sur mannequin, puis par des chants traditionnels téké. Les invités ont goûté une décoction à base de gingembre, d’écorces de quinquina et de baies de goji, symbole d’une fusion entre pharmacopée locale et savoir asiatique.
À la sortie, Bibiane Itoua, maire de Mfilou-Ngamaba, se félicitait de « voir notre arrondissement accueillir un projet d’envergure continentale, porteur d’espoir pour nos familles ». Les prochains mois diront si cette ambition se traduit en indicateurs sanitaires mesurables, mais l’élan initial est indéniablement prometteur.
