Un hub fluvial congolais en pleine mutation
Depuis sa création en 1944, le site de Yoro, au nord de Brazzaville, constitue l’un des maillons logistiques les plus anciens du Congo. Sur ses quais, grumes de bois, matériaux de construction et produits vivriers s’entrecroisent, irrigant les marchés nationaux et la sous-région.
Accusant le poids des ans et des crues successives, l’infrastructure montre aujourd’hui ses limites. C’est pourquoi le gouvernement, avec l’appui financier de la Banque mondiale dans le cadre du Pracac, a décidé d’une modernisation intégrale mêlant conception, extension et digitalisation des services.
Des travaux au cœur du corridor Congo-Oubangui
Réunis le 9 septembre au siège brazzavillois de l’Unité de gestion du projet, une trentaine d’entreprises, congolaises et étrangères, ont passé au crible le cahier des charges. La séance, hybride, combinait exposés techniques et réponses en temps réel aux questions des soumissionnaires.
Selon Benoît Ngayou, coordinateur national du Pracac, l’enjeu dépasse les frontières urbaines : « Yoro deviendra la porte d’entrée logistique du corridor Congo-Oubangui, facilitant l’exportation du bois, du sucre et du ciment vers Bangui et au-delà », a-t-il expliqué devant l’auditoire.
Le futur chantier prévoit l’allongement du quai, la création d’aires couvertes de stockage, l’installation de portiques mobiles et d’un système de positionnement satellitaire pour suivre les barges en temps réel. De quoi doubler, à terme, la capacité annuelle, actuellement évaluée à 500 000 tonnes.
Transparence et normes environnementales au premier plan
Présidant la réunion, Evariste Miakakarila, directeur de cabinet du ministre de l’Économie fluviale, a insisté sur la rigueur de la procédure. Les offres seront évaluées selon la méthode qualité-prix de la Banque mondiale, avec publication des résultats sur le portail national des marchés.
Un plan de gestion environnementale et sociale, déjà validé par le ministère chargé de la Protection de la nature, impose l’usage de barges à faible tirant d’eau pour limiter l’érosion des berges et des dispositifs anti-ruissellement afin de protéger les habitats piscicoles.
Les riverains de Ouenzé devraient bénéficier d’un mécanisme de concertation trimestriel. Des emplois ponctuels seront réservés aux jeunes du quartier, tandis qu’un fonds de réhabilitation des voiries adjacentes est envisagé pour fluidifier la circulation des camions sortant du site.
À retenir
Yoro n’est pas un simple quai de délestage ; il prolonge le port de Brazzaville dont il absorbe déjà 30 % du trafic fluvial. Sa remise à niveau est inscrite dans le Plan national de développement 2022-2026 qui cible la modernisation des corridors de commerce.
Le financement global du Pracac, 330 millions de dollars pour le Congo et la Centrafrique, comprend également la modernisation des postes de contrôle frontaliers et la fourniture de balises de navigation, gages de sécurité accrue sur le fleuve et d’une réduction des temps de trajet.
Le point économique
Selon les estimations du ministère des Finances, chaque journée de fermeture technique du site actuel coûte jusqu’à 120 000 dollars en manque à gagner. La modernisation devrait générer, dès 2026, une hausse de 0,3 point du PIB grâce aux flux additionnels.
Le chantier, estimé à 24 mois, mobilisera environ 400 emplois directs et 1 000 indirects. Les travaux de génie civil seront exempts de droits de douane conformément au code des investissements, ce qui réduira de 15 % le coût logistique pour les entreprises adjudicataires.
À long terme, l’introduction d’un guichet unique portuaire électronique devrait diminuer le temps de traitement documentaire de 40 à 12 heures. Les chargeurs congolais y voient l’opportunité de réorienter une partie du fret aujourd’hui capté par Pointe-Noire ou par le corridor camerounais.
Prochaines étapes et calendrier
Les dossiers devront parvenir avant le 30 octobre. Après six semaines d’évaluation et un contrôle de la Banque mondiale, le contrat de conception-réalisation pourrait être signé fin décembre, pour un démarrage effectif au premier trimestre 2025.
Les autorités municipales souhaitent profiter de ce calendrier pour lancer en parallèle le reboisement de la berge, soutenu par le Fonds national pour l’environnement. L’objectif est de réduire l’empreinte carbone du chantier et de construire une ceinture verte protectrice autour du terminal.
Pour les opérateurs, l’enjeu est aussi d’anticiper la demande. Les sociétés de manutention examinent déjà l’acquisition de remorqueurs hybrides, tandis que les compagnies de navigation étudient de nouvelles lignes mixtes passagers-fret entre Brazzaville, Mossaka et Bangui, profitant d’un tirant d’eau stabilisé.
Si le calendrier est tenu, Yoro deviendra en 2027 le premier terminal fluvial d’Afrique centrale offrant un suivi numérique complet du fret. Une vitrine qui pourrait inspirer les ports de Liranga, Impfondo ou encore Bangui, consolidant ainsi la vocation intégratrice du fleuve Congo.
Regards d’experts
Pour l’économiste Innocent Okemba, enseignant à l’Université Marien-Ngouabi, « la réussite de Yoro sera un signal fort pour les bailleurs. Elle montrera qu’un projet fluvial peut être livré dans les délais, respectant les standards internationaux, tout en valorisant des entreprises nationales de BTP ».
De son côté, l’ingénieur hydrologue Clémentine M’Bani prévient que le succès reposera aussi sur « un dragage régulier du chenal, sans quoi les saisons sèches freineront la cadence ».
