De Natitingou à la capitale française
Le 7 octobre, la petite salle du FGO Barbara, dans le 18e arrondissement de Paris, a vibré sous les percussions de Star Feminine Band, sept adolescentes béninoises venues défendre Jusqu’au bout du monde, leur deuxième album.
Leur arrivée dans la capitale française n’a pas rempli la jauge, mais l’enthousiasme a compensé les sièges vides : chants, danses et échanges ludiques ont transformé un mardi ordinaire en fête afro-rock psychédélique.
Une signature musicale inclassable
À première écoute, on pense au highlife ghanéen ; la seconde fait surgir la rumba congolaise, puis une guitare fuzz rappelle le garage des sixties. Le groupe tisse ces influences sans perdre la fraîcheur d’une cour d’école.
La section rythmique repose sur une polyrythmie dense ; deux tam-tams et une batterie dialoguent, pendant qu’un clavier spectral colore l’ensemble. Sur scène, les musiciennes dansent constamment, accentuant l’impression d’un orchestre à la fois discipliné et libre.
Le public parisien conquis en un riff
Dans la fosse, Sandrine provoque un duel de décibels entre les rangées gauche et droite. Urrice, la batteuse, se lève pour expliquer l’origine d’un refrain en langue waama avant de lancer un solo qui déchaîne les smartphones.
Philippine, 26 ans, sort radieuse : « Elles m’ont remis d’aplomb pour la semaine ». À côté, Angèle salue « le courage de quitter Natitingou et de jouer ici ». Leurs sourires confirment qu’un lien durable s’est tissé durant l’heure trente de concert.
Un plaidoyer féministe assumé
Au-delà de la performance, Star Feminine Band porte un discours frontal sur la condition féminine. Entre deux titres, les chanteuses dénoncent mariages précoces, violences domestiques et abandon scolaire, sans jamais sombrer dans le prêche : la fête reste le vecteur principal.
Ce mélange d’ardeur et de lucidité séduit les programmateurs européens, en quête de projets artistiques porteurs de sens. Le groupe rappelle qu’au Bénin, seule une fille sur trois termine le collège ; leur exemple devient alors un outil de plaidoyer vivant.
À retenir
Au final, le concert parisien synthétise leur aventure : une éclosion locale, un mentor engagé, une oreille française tombée sous le charme, puis un label qui ouvre les frontières. Chaque étape rappelle qu’un coup de projecteur peut naître loin des capitales musicales.
Le point éco de la filière musicale béninoise
Leur succès souligne l’émergence d’un micro-écosystème musical au nord-ouest du Bénin. Natitingou voit fleurir studios numériques et cours de solfège financés par la mairie. Les recettes de tournées ramenées par le groupe servent à acheter instruments, électricité solaire et connexion haut débit.
Les autorités béninoises envisagent même un fonds de garantie pour faciliter les visas d’artistes, démarche souvent coûteuse. Elles misent sur l’effet vitrine : chaque passage en Europe draine médias, touristes de niche et partenariats éducatifs susceptibles de renforcer la diversification économique locale.
L’ingénieur du son qui a tout changé
Tout bascule en 2018, lorsque Jérémie Verdier, ingénieur du son français, entend le groupe sur la radio communautaire. Séduit, il enregistre quelques démos dans une salle de classe, puis envoie les fichiers à Jean-Baptiste Guillot, patron de Born Bad Records.
Le label parisien, habitué aux trésors méconnus d’Afrique, organise la première tournée européenne. Dès 2021, les jeunes filles foulent les Eurockéennes, surprenant un public habitué au rock blanc. Les vidéos virales dépassent rapidement le million de vues sur les réseaux sociaux.
Réseaux institutionnels et diplomatie culturelle
Le ministère béninois du Tourisme et de la Culture parraine chaque voyage, tandis que des consulats européens accélèrent la paperasse. Selon un conseiller, la musique « ouvre des portes que la politique laisse fermées » : les ambassades brandissent désormais le groupe.
Prochaines étapes européennes
Après Paris, la caravane pose ses flight-cases à Bruxelles, Berlin et Oslo. Chaque date s’accompagne d’ateliers gratuits dans les lycées : l’occasion pour les musiciennes de transmettre des rudiments de percussions et d’encourager les vocations féminines.
Les managers insistent cependant sur la priorité scolaire. Les tournées se calent désormais pendant les vacances béninoises, sous contrôle des parents et des proviseurs. Une enseignante accompagne la route pour maintenir les cours de mathématiques et de littérature.
Un défi logistique permanent
Transporter huit mineures, leurs gardiens et un backline de quinze instruments coûte cher. L’équipe loue un minibus dans chaque pays pour éviter les frais d’importation temporaire. Les billets sont négociés en bloc avec les compagnies régionales afin d’alléger la facture carbone.
Leur agent souligne que les revenus du streaming restent modestes. La scène demeure la première source de gain, d’où l’importance de festivals bien dotés. Une partie des cachets transite par un compte épargne bloqué, garantie de financer leurs futures études supérieures.
Un avenir déjà en studio
Dès novembre, Star Feminine Band regagne Cotonou pour enregistrer trois nouveaux titres avec un producteur nigérian spécialisé dans l’afrobeats. L’objectif est d’élargir la palette tout en préservant l’ancrage traditionnel désormais signature du septuor.
À Paris, la dernière note du concert s’est éteinte, mais une promesse résonne encore : ces jeunes Béninoises iront effectivement « jusqu’au bout du monde », preuve qu’un village peut désormais parler à la planète entière grâce à un ampli et beaucoup d’obstination.
