Modernisation agricole : une nouvelle cohorte de tractoristes
À Brazzaville, la cour du Centre d’exploitation des machines agricoles résonnait, le 19 décembre, des applaudissements d’une centaine de proches venus assister à la remise de diplômes à quarante-sept nouveaux conducteurs de tracteurs issus de la Cuvette et de la Bouenza.
Cette quatrième vague, composée de trois jeunes femmes, incarne la volonté du ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche de traduire, sur le terrain, l’ambition présidentielle d’une agriculture mécanisée capable d’augmenter les rendements tout en améliorant les conditions de travail des producteurs.
Des compétences techniques dédiées à la productivité
Pendant quatre semaines, les apprenants ont alterné entre salles de cours, ateliers et parcelles d’expérimentation. Ils ont assimilé la conduite sécurisée, le réglage des charrues, la maintenance préventive, mais aussi les rudiments de secourisme, de code de la route et d’entrepreneuriat agricole.
« Un bon tractoriste doit prévoir la panne avant qu’elle ne survienne », a insisté un formateur du Cema, rappelant que le temps d’immobilisation d’une machine coûte cher aux coopératives. L’évaluation finale a combiné un circuit chronométré et un questionnaire technique noté par un jury mixte.
Au terme des épreuves, chaque candidat a reçu un passeport technique détaillant ses compétences, document utile aux sociétés de prestation de services agricoles ou aux programmes publics d’aménagement des terres. Les instructeurs affirment avoir dépassé 92 % de taux de réussite.
Un levier d’emploi pour la jeunesse rurale
Face à la délégation officielle, Julia Paul Oyoua, porte-parole de la promotion, a salué « un passeport vers l’autonomie ». Originaire d’Otsende, il explique prévoir de créer un service de labour itinérant afin de satisfaire la demande des exploitants familiaux de la zone.
Selon l’analyste Euloge Patrick Mbanza, présent à la cérémonie, l’engouement reflète « le retour d’attractivité des métiers du champ ». « La mécanisation ouvre des filières d’emplois non délocalisables et offre aux jeunes une alternative à l’exode vers les capitales », précise-t-il.
Les nouveaux diplômés rejoindront, dès janvier, les Zones d’aménagement agricole planifiées. Sur ces sites, l’État met à disposition infrastructures d’irrigation, encadrement technique et débouchés contractuels. Chaque tractoriste se verra confier une unité motorisée et bénéficiera d’un suivi de six mois assuré par le Cema.
Le Cema, pivot de la stratégie de mécanisation
Créé en 2021, le Centre d’exploitation des machines agricoles gère aujourd’hui un parc d’une centaine de tracteurs, moissonneuses et équipements attelés. Il assure la maintenance, la formation et la location subventionnée, favorisant l’accès à la mécanisation pour les petits exploitants.
Le directeur du centre confie que la demande de formation dépasse désormais l’offre. L’institution ambitionne d’ouvrir deux antennes régionales supplémentaires, dans la Likouala et le Niari, afin d’écourter les déplacements des stagiaires et d’adapter les modules aux réalités agro-écologiques locales.
Pour le ministre Paul Valentin Ngobo, la réussite du programme repose sur la synergie entre secteur public et partenaires privés. « Nous continuerons d’investir pour que chaque hectare trouve un tracteur », a-t-il déclaré, soulignant l’impact attendu sur la réduction des importations alimentaires.
Perspectives régionales de déploiement
La Cuvette et la Bouenza concentrent à elles seules près du tiers des terres arables recensées par le recensement de 2024. Le déploiement des tractoristes devrait servir de laboratoire avant une extension vers la Sangha et le Kouilou, deux départements au potentiel agricole sous-exploité.
Le coordonnateur du Programme d’appui à la sécurité alimentaire explique que la rotation des engins sera planifiée via une plateforme numérique. Cette interface renseignera la localisation des tracteurs, la disponibilité des conducteurs et le calendrier des surfaces à labourer, optimisant ainsi les coûts logistiques.
Les bailleurs, eux, suivent de près l’expérience. La Banque africaine de développement envisage d’intégrer un volet crédit-bail pour permettre aux coopératives performantes d’acquérir leur propre matériel après deux années d’exploitation.
À retenir
Quarante-sept tractoristes, formés un mois à Brazzaville, renforceront les Zones d’aménagement agricole planifiées dès janvier. Le programme, soutenu par le ministère et le Cema, vise l’emploi des jeunes et la compétitivité des filières.
Le point économique
Selon les données du département de la Prospective agricole, un tracteur bien exploité peut labourer vingt hectares par semaine, contre deux pour la traction animale. Le gain de productivité, multiplié par dix, est considéré comme décisif pour atteindre l’autosuffisance en vivriers.
L’État prévoit l’acquisition de cinquante nouveaux engins en 2026, financés par un prêt concessionnel négocié auprès d’un partenaire asiatique. Les experts estiment que chaque tracteur créé directement trois emplois et dynamise, en aval, le transport, la maintenance et le commerce d’intrants.
Sur le plan macroéconomique, l’extension des surfaces mécanisées pourrait réduire de 15 % les dépenses d’importations de céréales d’ici à 2030, selon une note interne du ministère des Finances. Cela libérerait des devises pour d’autres priorités, notamment la santé et l’éducation.
À moyen terme, la formation continue des opérateurs reste cruciale. Sans maintenance appropriée, estiment les techniciens, un tracteur perd la moitié de sa valeur productive en trois ans. D’où l’insistance des encadreurs sur les bonnes pratiques d’entretien préventif.
