Pierre Bertinotti élu Grand Maître
Le 21 août 2025, les délégués du Grand Orient de France, réunis à Bordeaux, ont porté Pierre Bertinotti à la dignité de Grand Maître. Derrière la liturgie maçonnico-républicaine, cette élection de douze mois suscite de solides attentes bien au-delà de Paris.
Professeur d’économie à CentraleSupélec, ancien pilier du ministère des Finances et diplômé de deux grandes écoles parisiennes, l’homme de 72 ans coche toutes les cases d’une élite méritocratique qui parle aussi bien à la haute administration qu’aux milieux d’affaires.
Un curriculum au service du projet républicain
Or, depuis Dakar jusqu’à Brazzaville, les loges affiliées au GODF observent chaque rotation de la Rue Cadet comme un marqueur stratégique. Le Congo-Brazzaville, dont certaines figures publiques fréquentent ces ateliers, suit donc avec intérêt cette transition discrète.
Dans son premier discours, prononcé sous les verrières de la rue Cadet, Bertinotti a promis une « refondation du pacte social » autour de la laïcité, de l’État de droit et d’une économie plus inclusive, autant de thèmes qui résonnent dans les capitales francophones.
Des réseaux historiques en Afrique francophone
La franc-maçonnerie française déploie en Afrique un maillage nodal depuis la fin du XIXᵉ siècle ; elle s’y est souvent superposée aux structures administratives héritées du colonialisme, offrant aux élites un forum de sociabilité transnational, parallèle aux ambassades et aux alliances partisanes.
Le GODF reste, aux yeux de nombreux fonctionnaires africains, un espace de mentorat, d’accès à des expertises juridiques ou techniques et parfois un sas vers les marchés publics internationaux. « On y gagne du temps et des contacts », confie un cadre basé à Abidjan.
Au Congo-Brazzaville, ces loges ont longtemps servi de passerelle entre hauts cadres nationaux, diplomates français et entreprises parapubliques. Les rituels fraternels ont pu faciliter la coordination de projets structurants, sans toutefois se substituer aux mécanismes institutionnels de décision.
Brazzaville, un carrefour symbolique
Située au croisement de la CEEAC et du bassin du Congo, Brazzaville demeure une capitale stratégique pour toute organisation voulant dialoguer avec l’Afrique centrale. Les loges de la ville, héritières d’une tradition établie dès 1927, conservent un pouvoir d’attraction certain.
Le président Denis Sassou Nguesso a régulièrement rappelé, lors de forums internationaux, que la coopération multilatérale passait d’abord par la confiance. Sans jamais citer les réseaux maçonniques, ses conseillers reconnaissent l’utilité d’espaces informels où se rencontrent décideurs politiques, investisseurs et universitaires.
À Brazzaville, la loge Kintélé, discrètement rattachée au GODF, accueille ainsi des hauts fonctionnaires congolais, des ingénieurs du corridor ferroviaire et des représentants d’institutions régionales. Les échanges y portent autant sur les dossiers climatiques que sur les partenariats logistiques.
Une concurrence géopolitique renforcée
Mais le paysage relationnel du continent a profondément muté. La Chine diffuse ses propres cercles d’influence économiques, la Turquie investit le champ religieux, tandis que la Russie privilégie des réseaux sécuritaires. Les loges françaises ne sont donc plus en situation de monopole symbolique.
Selon un diplomate ouest-africain, les initiés se trouvent désormais « en compétition d’intimité » avec d’autres plateformes. Le GODF doit donc moderniser sa proposition, en mettant en avant expertise normative, gouvernance environnementale et accompagnement scientifique de l’intelligence artificielle.
Pierre Bertinotti estime que « la franc-maçonnerie possède un avantage comparatif : elle enseigne la rationalité critique ». Cet argument, volontiers académique, parle aux centres de recherche africains impliqués dans la transition énergétique ou l’éthique des données biométriques.
Un mandat d’un an, des attentes élevées
Le nouveau Grand Maître dispose cependant d’un temps limité. Le GODF fonctionne sur des mandats courts afin d’éviter toute personnalisation excessive. Les dossiers africains devront donc avancer rapidement, notamment l’appui au fonds panafricain de formation des magistrats en cybercriminalité.
Une délégation conjointe, associant représentants de Brazzaville et de Cotonou, est déjà programmée pour l’automne afin de négocier des bourses doctorales cofinancées par des fondations françaises et congolaises. L’objectif est de renforcer les compétences locales sans conditionnalités politiques.
Les observateurs notent aussi le projet de plateforme numérique qui permettrait aux loges africaines du GODF d’échanger procédures, études et contacts en toute sécurité. Inspirée des infrastructures bancaires, cette innovation limiterait les déplacements coûteux et améliorerait la traçabilité financière.
Pour les partenaires institutionnels, la valeur du réseau se mesure désormais à sa capacité à produire des résultats concrets et audités. L’approche par projets pilotes, encouragée par Bertinotti, répond à cette exigence de reddition de comptes chère aux bailleurs multilatéraux.
À Paris comme à Brazzaville, l’élection du nouveau Grand Maître est perçue moins comme un basculement que comme une mise à jour d’un logiciel d’influence éprouvé. La question n’est plus de savoir s’il perdure, mais comment il s’adapte aux nouvelles réalités.
En définitive, l’arrivée de Pierre Bertinotti sonne comme un rappel : la franc-maçonnerie reste un angle singulier du soft power français, puissant lorsqu’elle conjugue discrétion, expertise et ouverture. Son mandat testera la pertinence de cette équation dans l’Afrique du XXIᵉ siècle.
