Un modèle entrepreneurial en pleine lumière
Le Congo-Brazzaville a longtemps salué l’essor de Noki-Noki, plateforme de livraison fondée par Jonathan Yanghat, symbole d’une jeunesse tournée vers l’innovation numérique. L’arrestation du chef d’entreprise et de sa partenaire a toutefois provoqué un choc dans les milieux financiers de Brazzaville.
Selon les premières investigations, plus d’un milliard de francs CFA auraient transité depuis des comptes clients de la BGFI Bank vers les caisses de la start-up. Cette révélation interroge la diligence interne de la banque, tout en rappelant la fragilité des dispositifs de contrôle.
Jonathan Yanghat avait démarré en 2019 avec deux motos et une application rudimentaire. Rapidement, le bouche-à-oreille et une communication soignée lui ont permis de séduire des investisseurs privés, d’ouvrir un bureau à Pointe-Noire puis de se déployer dans trois capitales régionales.
Dans les conférences économiques de la sous-région, il défendait l’idée d’une logistique africaine reposant sur des solutions mobiles. Sa trajectoire était souvent décrite comme exemplaire, d’autant qu’il revendiquait près de deux millions de dollars levés en deux ans auprès d’acteurs variés.
Circuit financier et premiers soupçons
Le parquet économique soupçonne désormais un schéma de financement parallèle, orchestré par Ferida Mbonzo, chargée de clientèle à la BGFI Bank et compagne du dirigeant. Les enquêteurs évoquent des virements itératifs, répartis en montants modestes pour contourner les seuils d’alerte bancaires.
Ce mode opératoire n’est pas nouveau dans la région, mais son ampleur intrigue. Les flux auraient alimenté l’expansion de Noki-Noki à Douala, Abidjan et Kinshasa, renforçant une croissance présentée comme organique alors qu’elle dépendait en partie de liquidités client détournées.
La présence de Mbonzo au sein d’une équipe proche du département opérations de la BGFI Bank a facilité l’accès aux identifiants internes, selon un magistrat. Les autorités écartent néanmoins toute implication systémique et insistent sur la responsabilité individuelle de la prévenue.
La riposte de la BGFI Bank
Face à l’émoi créé, la direction générale de la BGFI Bank Congo a diffusé un communiqué samedi 30 août 2025. Elle y affirme que « les faits reprochés sont strictement individuels » et que la banque « demeure une institution fiable, solide et résiliente », aux valeurs reconnues internationalement.
Le texte souligne que Jean-Dominique Okemba, président du Conseil d’administration, n’a « jamais manqué à ses obligations ». La banque rappelle que sa gouvernance repose sur des contrôles réguliers menés avec la Banque des États de l’Afrique centrale et des cabinets indépendants reconnus internationalement aussi.
Dans le même document, l’institution assure prendre « toutes les mesures nécessaires » pour restituer les montants détournés et préserver la confiance du public. Un audit forensique a été lancé, tandis qu’une cellule de suivi clientèle répond aux demandes d’information depuis le siège de Brazzaville actuellement.
Défis régionaux de conformité bancaire
Au-delà du cas Noki-Noki, l’affaire réactive le débat sur la lutte contre le blanchiment dans la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. Les experts estiment que l’intégration numérique des banques facilite les transactions, mais complexifie la détection précoce des anomalies.
Pour Joseph Moundélé, consultant bancaire à Libreville, « la transparence restera le principal avantage comparatif des établissements nationaux face aux groupes internationaux ». Il constate cependant que l’investissement dans l’intelligence artificielle de conformité demeure en-deçà des normes observées à Casablanca ou Johannesburg.
Le gouvernement congolais encourage depuis plusieurs années la modernisation des instruments de supervision. La récente campagne de digitalisation du régulateur des services financiers, saluée par la Banque mondiale, pourrait accélérer la mise en place d’une base de données partagée sur les alertes.
Restaurer la confiance dans l’écosystème congolais
Dans les couloirs du ministère des Finances, on assure que ce dossier sera « traité avec rigueur » sans compromettre l’attractivité du secteur. La stabilité macro-économique du Congo demeure, selon les analystes, un argument central pour les investisseurs étrangers.
Sur le terrain, les livreurs de Noki-Noki attendent la reprise des activités après la suspension temporaire des comptes de la société. Plusieurs restaurants partenaires étudient déjà des alternatives, confirmant la nécessité d’une gouvernance solide pour protéger l’ensemble de la chaîne de valeur.
D’autres acteurs de la tech locale voient cependant dans cette crise une occasion de renforcer leurs propres procédures internes. « Chaque levée de fonds réclame désormais plus qu’un business plan : il faut un reporting financier précis », note une entrepreneuse invitée au dernier Forum d’Oyo en septembre.
Pour l’heure, l’enquête suit son cours sous la direction du parquet économique. Les auditions, menées dans le respect du contradictoire, permettront d’établir les responsabilités de chacun et, le cas échéant, d’engager des poursuites devant la chambre correctionnelle compétente.
Qu’il s’agisse de la banque, des start-ups ou des régulateurs, tous savent que la confiance demeure le socle du développement. La sortie de crise dépendra donc autant de la vérité judiciaire que de la capacité collective à réaffirmer des standards éthiques exigeants.