Une délégation royale en quête de racines communes
Ils étaient une trentaine, venus de Kinshasa, Kwamouth ou Bandundu, à traverser le fleuve Congo pour rejoindre Mbé le 23 septembre. Tous appartiennent aux lignages tékés, peuple dont le royaume s’étendait bien avant la colonisation de part et d’autre du bassin.
À Mbé, chef-lieu historique du royaume, ils ont présenté leurs civilités à Sa Majesté Michel Ganari, dix-huitième roi des Tékés. Le protocole, ponctué de salutations en langue téké et de gestes symboliques, a rappelé l’unité transfrontalière qu’incarne encore la cour royale.
Mbé, siège d’une royauté toujours influente
Dans la clairière surplombant la Nkeni, Mbé garde les marques de son rôle diplomatique au XIXᵉ siècle. C’est ici qu’en septembre 1880 Makoko Ilô 1ᵉʳ reçut l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza et signa le traité qui allait fonder Brazzaville.
Les hôtes venus de RDC ont pu se recueillir devant la stèle de l’amitié érigée en 2005. « Le texte gravé rappelle que la terre téké dépasse les frontières actuelles », a commenté le porte-parole de la cour, Mathurin Ngati, soulignant la portée pacifique du document.
De la stèle vers le fleuve : itinéraire symbolique
Après Mbé, la caravane s’est dirigée vers Brazzaville suivant, à rebours, la route qu’emprunta Brazza il y a 143 ans. Les escales dans les villages fluviaux ont donné lieu à des palabres, autant d’occasions d’évoquer les échanges d’ivoire, de raphia et d’idées d’alors.
À l’arrivée sur le quai de la capitale congolaise, les chants de bienvenue du groupe folklorique « Nzila » ont mêlé tambours ngoma et mikembe. « Nous nous sentons chez nous », a lancé Michel Libo Mukoko, chef de la délégation de RDC.
Le mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza, lieu de mémoire vive
Le 24 septembre, les visiteurs ont été accueillis par Bélinda Ayessa, directrice générale du mémorial. Sous la coupole de verre dominant le fleuve, maquettes, cartes et films d’archives retracent la vie du fondateur de Brazzaville et sa rencontre avec Makoko.
La délégation a observé en silence la crypte abritant les sépultures de Brazza, de son épouse Thérèse et de leurs enfants, rapatriées de France en 2006. Pour Martin Lita Fambomo, chef traditionnel, « voir ces tombes côte à côte rappelle que l’histoire se transmet aussi par les pierres ».
Diplomatie culturelle et continuité étatique
Le gouvernement congolais mise depuis deux décennies sur la valorisation de ce site pour promouvoir un récit national inclusif, articulé autour du dialogue. « Le mémorial n’oppose pas, il relie », souligne Bélinda Ayessa, rappelant la présence régulière d’écoles et de chercheurs étrangers.
Cette approche s’inscrit dans la vision du président Denis Sassou Nguesso de faire de la culture un levier de cohésion et d’ouverture régionale. Les dignitaires tékés de RDC y voient un modèle à reproduire afin de consolider la paix sur la rive opposée.
Patrimoine partagé, enseignements contemporains
Le passage de la délégation réactive des questions actuelles : gestion des frontières, circulation des chefs traditionnels, valorisation des langues vernaculaires. Selon l’historien Jean-Baptiste Kamba, « la mémoire du traité renvoie à la nécessité d’un dialogue permanent entre institutions modernes et légitimités ancestrales ».
La statue remise à Bélinda Ayessa, figurant trois mains entremêlées, symbolise l’union des Tékés du Congo, de la RDC et du Gabon. Elle sera exposée dans la galerie « Patrimoine vivant », renforçant le message d’unité.
À retenir
La visite illustre la vitalité d’une diplomatie par la culture, appuyée par les autorités congolaises et les chefs coutumiers. Elle confirme le rôle du mémorial comme passerelle entre mémoire coloniale et identité africaine, tout en soulignant la centralité du roi Michel Ganari pour l’ensemble du peuple téké.
Le point économique
Au-delà du symbole, ces échanges stimulent le tourisme de mémoire. L’Office congolais du tourisme table sur une hausse de 15 % des arrivées régionales d’ici cinq ans grâce aux circuits Mbé-Brazzaville. Les communes riveraines espèrent développer artisanat, restauration et hébergements, créant des emplois durables.
