Digitalisation de la création d’entreprise au Congo
Au pied des tours jumelles du centre administratif de Brazzaville, les écrans ont crépité lors du lancement officiel de la nouvelle plateforme nationale de création d’entreprises en ligne, jalon majeur du programme gouvernemental visant à fluidifier la relation État-entrepreneurs.
Autour du ministre du Développement industriel et de la ministre du commerce informel, plus d’une centaine d’invités, investisseurs, incubateurs et représentants de banques, ont suivi en direct une simulation: en quelques clics, statuts, immatriculation au registre et numéro fiscal se matérialisent.
« Tout Congolais, qu’il vive à Pointe-Noire, Paris ou Montréal, peut désormais constituer sa société sans bouger de son fauteuil », explique Emeriand Dieu-Merci Kibangou, directeur général de l’Agence congolaise pour la création des entreprises (ACPCE), garante de la plateforme.
Un saut administratif salué par les acteurs privés
Jusqu’en 2019, ouvrir un capital relevait du parcours du combattant, chacun se souvient de la paperasserie, des déplacements entre le greffe, les impôts et la banque, sans oublier le fameux avis de la sécurité d’État hérité d’une époque moins ouverte.
Avec l’interface unifiée et le numéro vert 1730, la procédure tombe à vingt-quatre heures, un délai comparable aux meilleures pratiques de la zone CEMAC, souligne un conseiller de la Banque mondiale, partenaire technique du projet.
Le coût d’entrée a été divisé par vingt, passant de 500 000 à 25 000 F CFA, soit environ 38 euros, une mesure que la ministre en charge du commerce informel, Inès Nefer Bertille Voumbo Yalo, qualifie de « coup de pouce décisif pour l’économie populaire ».
Pour Max Abraham Charlemagne Lepa, dirigeant d’une start-up de services numériques, « la barrière psychologique disparaît : laisser un algorithme publier mes statuts m’a libéré une semaine de productivité ».
Selon l’ACPCE, 65 % des dossiers validés depuis le test grandeur nature d’avril proviennent d’entreprises de moins de trois salariés, confirmant l’attrait du dispositif pour la très petite entreprise et l’auto-entreprenariat.
Impact sur l’entrepreneuriat des jeunes et de la diaspora
Les universités publiques de Brazzaville et de Pointe-Noire intègrent déjà l’outil dans leurs modules de sensibilisation à l’esprit d’entreprise, tandis que plusieurs associations de la diaspora, notamment à Paris, prévoient des webinaires dédiés pour accompagner les porteurs de projets.
D’après un sondage mené en mai par le cabinet Okan Partners auprès de 200 jeunes diplômés congolais vivant hors du territoire, 58 % déclarent que la simplification administrative influe positivement sur leur intention de rapatrier une partie de leur épargne pour investir localement.
Les incubateurs publics et privés, à l’image de Pépinière Brazzaville ou de la plate-forme StartIt-Pointe-Noire, voient déjà leurs listes d’attente s’allonger pour accéder aux formations en gestion et marketing, signe que la digitalisation suscite un effet d’entraînement au-delà de l’acte d’immatriculation.
Le gouvernement entend capitaliser sur cet engouement en signant, avant la fin de l’année, un protocole avec les opérateurs télécoms afin que les futurs créateurs puissent régler les frais d’enregistrement par mobile money, une première dans la sous-région.
À retenir
Le Congo-Brazzaville est passé de 1 800 immatriculations en 2021 à plus de 5 000 en 2023, un bond de 178 % que l’ACPCE attribue pour moitié à la baisse du capital minimum et pour moitié à la dématérialisation des procédures.
Le numéro vert 1730 traite désormais les questions techniques dans les principales langues nationales.
Le point juridique et fiscal
L’ordonnance n°2023-11 portant simplification des opérations de création d’entreprises consacre le principe du dépôt unique : l’ACPCE agit comme guichet central pour le notariat, le greffe et l’administration fiscale, réduisant ainsi les frais notariés d’environ 40 %.
Sur le volet fiscal, les nouvelles entités bénéficient d’un abattement temporaire de 30 % sur l’impôt sur les sociétés pendant les deux premiers exercices, à condition de déclarer leurs résultats via la plateforme e-tax déjà adoptée par plus de 10 000 contribuables.
L’intégration progressive du registre du commerce au portail unique facilitera, selon la chambre de commerce, l’accès des entreprises à la commande publique et au crédit bancaire grâce à la fiabilisation des données légales.
Perspectives pour le tissu économique national
En accélérant la formalisation, l’exécutif espère élargir l’assiette fiscale et capter une partie des 6 000 milliards de francs CFA d’activités encore informelles estimées par la CEA, tout en améliorant le climat des affaires noté B+ par l’agence Bloomfield.
Les syndicats patronaux soulignent néanmoins la nécessité de poursuivre la modernisation des tribunaux de commerce pour régler plus vite les litiges, condition jugée « indispensable à la crédibilité du dispositif » par Philippe Mvoula, vice-président du Medef-Congo.
À plus long terme, l’objectif affiché par l’ACPCE est de porter à 12 000 le nombre annuel de créations d’entreprises d’ici 2025, soit le double du niveau actuel, grâce au déploiement d’antennes régionales et à la traduction du portail en langues nationales.
« Le digital est un accélérateur, mais il ne remplace ni la rigueur de gestion ni la créativité », rappelle l’économiste Thierry Moungalla, qui plaide pour un accompagnement renforcé en comptabilité et en stratégie afin que la vague actuelle de formalisation se transforme en entreprises pérennes.
