La digitalisation nationale en jeu
Sous un ciel nuageux, la structure blanche du Data Center national dresse déjà ses lignes futuristes au nord de Brazzaville. L’ouvrage, partie visible de la stratégie Congo Digital 2025, doit héberger les données publiques et privées du pays, sécurisées sur le territoire.
Devant les racks encore vides, le coordonnateur du projet Central Africa Backbone, Michel Ngakala, rappelle que l’infrastructure « garantira la disponibilité des services administratifs en ligne, de la télémédecine aux démarches cadastrales, sans dépendre de serveurs étrangers », un argument récurrent des autorités en matière de souveraineté (source officielle).
La question du financement
Sur les 13 millions de dollars mobilisés par la Banque africaine de développement, l’enveloppe est quasi intégralement consommée. Reste la contrepartie nationale, estimée à 2,1 milliards de francs CFA, dont le décaissement accuse plusieurs mois de retard, explique Ngakala.
Les entreprises Sumec, maître d’œuvre, et SCET-Tunisie, chargée du contrôle, maintiennent les équipes sur place malgré l’absence de paiement depuis janvier. Machines allumées, techniciens à pied d’œuvre : la scène contraste avec l’incertitude financière qui plane sur le chantier.
« Nous arrivons à la limite. Sans un signal fort, les prestations cesseront au 31 octobre », confie un ingénieur, exigeant l’anonymat. Les ouvriers redoutent une suspension qui renchérirait la facture globale et retarderait l’exploitation commerciale prévue pour début 2024.
Engagement gouvernemental réaffirmé
En visite le 15 octobre, le ministre des Postes, des Télécommunications et de l’Économie numérique, Léon Juste Ibombo, a reconnu des « impératifs budgétaires », tout en promettant un « effort immédiat ». Il assure qu’un rapport a été soumis au Premier ministre pour accélérer les versements.
« Le gouvernement est résolu à livrer ce symbole de modernité dans un délai de 45 jours », affirme le ministre, saluant la patience des partenaires techniques. L’annonce apaise provisoirement les équipes, même si le calendrier reste serré pour finaliser câblages, climatisation et tests de redondance énergétique.
Un chantier à 95 % livré
Derrière les murs de béton, les salles IT, déjà climatisées, n’attendent plus que l’installation des baies et des onduleurs. Les générateurs de secours sont montés, les fibres optiques tirées jusqu’au nœud de raccordement de Kintélé.
Les travaux restants – paramétrage des systèmes de sécurité incendie, certification Tier III et formation des opérateurs nationaux – nécessitent toutefois des achats importés. La trésorerie manquante freine ces commandes, souligne la direction du projet.
Impact sur la souveraineté numérique
Le Data Center hébergera le portail unique des formalités administratives, la plateforme fiscale e-impôt et les applicatifs du Guichet unique des investissements. Pour les PME, il proposera des espaces de colocation à coûts maîtrisés, réduisant la dépendance aux hébergeurs étrangers.
Selon l’expert en cybersécurité Trésor Moundélé, « la proximité des serveurs réduit la latence et renforce la protection juridique des données congolaises ». Le centre sera interconnecté au réseau CAB, maillon terrestre du câble sous-marin WACS, garantissant une haute disponibilité.
À terme, Brazzaville envisage d’ouvrir des services de cloud souverain aux administrations voisines de la CEMAC, créant de nouvelles recettes d’exportation de services numériques et confortant le rôle du Congo comme hub régional.
À retenir
Le site affiche 95 % de réalisation, mais un manque ponctuel de financement menace une pause des travaux dès la fin du mois. L’État promet un déblocage rapide pour respecter l’échéance de 45 jours et éviter les pénalités contractuelles.
Le soutien de la BAD et la confiance des constructeurs illustrent le crédit accordé à la stratégie digitale congolaise, même si la contrainte budgétaire rappelle la nécessité d’une meilleure prévisibilité des engagements publics.
Le point éco
Le Data Center s’inscrit dans un marché africain des services cloud estimé à 15 milliards de dollars d’ici 2025, selon le cabinet Xalam Analytics. En cas de retard, le Congo pourrait perdre des positions face aux hubs de Johannesburg ou de Kigali.
Les recettes attendues – hébergement, connectivité, maintenance – sont chiffrées à 3 milliards de francs CFA annuels par la coordination du projet, de quoi amortir l’investissement en cinq ans et soutenir la balance des paiements numériques.
Au-delà de la question budgétaire, le défi restera de bâtir un écosystème local de développeurs et de solutions Saas pour capitaliser pleinement sur cette infrastructure stratégique.
