Une instabilité qui persiste à Tripoli
À l’occasion d’une réunion virtuelle du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, le chef de l’État congolais, Denis Sassou-Nguesso, a dressé un tableau préoccupant de la situation libyenne. Les affrontements meurtriers de mai entre la 44ᵉ brigade d’infanterie et les forces de soutien à la stabilité, prolongés depuis par des escarmouches sporadiques, rappellent la fragilité des équilibres militaires à Tripoli. L’aéroport de Mitiga et plusieurs quartiers périphériques ont de nouveau été la scène d’échanges d’artillerie lourde, faisant planer la menace d’une fragmentation durable du territoire.
Si la communauté internationale avait salué la trêve conclue à la fin de l’été 2022, nombre d’observateurs soulignent aujourd’hui l’essoufflement d’un processus de désescalade que les ingérences extérieures, les rivalités tribales et la circulation d’armes sophistiquées continuent de miner. « La paix reste sous respiration artificielle », confie un diplomate maghrébin en charge du dossier, rappelant que plus de 25 millions d’armes légères circulent encore dans le pays selon les estimations des Nations unies.
La Charte de réconciliation, horizon 2025
Dans ce contexte, la Charte de réconciliation inter-libyenne, dont la signature solennelle est attendue le 14 février 2025 à Addis-Abeba, cristallise de grands espoirs. Élaborée par le Comité de haut niveau présidé par M. Sassou-Nguesso, la Charte vise à fédérer les différentes mouvances politiques, militaires et tribales autour d’un pacte garantissant le partage inclusif des richesses pétrolières, l’unification des forces armées et l’organisation d’élections crédibles.
L’originalité du texte, selon un conseiller du Palais du Peuple à Brazzaville, réside dans la création d’un « mécanisme de vigilance panafricain » associant la Ligue des États arabes et des représentants de l’Union européenne. Ce dispositif entend prévenir un effondrement post-électoral comparable à celui de 2014. La date symbolique du 14 février, évoquée comme « l’acte de confiance » entre Libyens, rappelle l’engagement pris lors du Sommet de l’UA à Kigali en 2016 de placer la réconciliation au cœur de la renaissance continentale.
Le Comité de haut niveau, un médiateur panafricain
Créé en 2011, puis réactivé en 2016, le Comité de haut niveau de l’Union africaine sur la Libye bénéficie d’une légitimité renforcée par le profil de ses membres – anciens chefs d’État et ministres ayant pris part à des médiations au Soudan du Sud ou en Centrafrique. Sous la houlette de Denis Sassou-Nguesso, l’organe a privilégié une méthode dite « de maillage », qui combine consultations confidentielles dans les capitales régionales et missions de terrain dans les villes libyennes en conflit.
Cette diplomatie de couloir, jugée « pragmatique » par le président du Conseil présidentiel libyen Mohamed El Menfi, complète l’action de la Mission d’appui des Nations unies en Libye. Elle entend surtout rappeler que la solution à la crise ne saurait être imposée de l’extérieur. « Le temps où le dossier libyen se réglait à Genève ou à Moscou est révolu. L’Afrique parle désormais d’une seule voix », a insisté le président congolais lors de la visioconférence.
Défis sécuritaires et ingérences extérieures
Les obstacles demeurent néanmoins considérables. Les derniers rapports du groupe d’experts de l’ONU font état de drones de combat et de systèmes anti-aériens récemment introduits, signe que les parrains étrangers poursuivent une guerre par procuration. Le président de la Commission de l’UA, Mohamed Ali Youssouf, a dénoncé « l’économie de la violence » qui prospère sur la contrebande de carburant et la traite d’êtres humains transitant vers la Méditerranée.
Pour contenir ces dérives, Brazzaville plaide pour la mise en place d’un embargo ciblé et réversible sur les équipements militaires, couplé à un dispositif de contrôle douanier aux frontières méridionales du Sahara. Dans l’esprit des diplomates congolais, il s’agit moins de sanctionner que de créer un espace respirable à la négociation, en mettant un coup d’arrêt à l’autonomisation des milices.
Vers un soutien international renforcé
La réussite de la Charte de réconciliation dépendra enfin de la mobilisation financière d’acteurs multilatéraux. La Banque africaine de développement, la Banque islamique de développement et l’Union européenne ont été invitées à préparer un fonds de stabilité, destiné à relancer les infrastructures énergétiques et à absorber les quelque 180 000 combattants identifiés par le Programme des Nations unies pour le développement.
En rappelant que « la Libye demeure le miroir de la crédibilité du multilatéralisme africain », Denis Sassou-Nguesso entend inscrire l’action du Congo dans une trajectoire de diplomatie préventive capable de faire école sur le continent. Alors que l’agenda 2063 de l’UA fixe l’objectif d’une Afrique pacifiée, le rendez-vous de février 2025 sera, pour Brazzaville comme pour Tripoli, un test décisif de la capacité africaine à produire des solutions endogènes et durables.
