Un rendez-vous majeur pour la côte congolaise
Sous un soleil déjà haut, les pirogues colorées se sont alignées le long de la plage de Tchiamba-Nzassi. Pour la huitième fois, le Festival de la mer, porté par l’ONG Renatura Congo, a transformé le village en forum citoyen où la mer se raconte et se protège.
Quentin Bodiguel, directeur adjoint de Renatura, a rappelé que l’événement coïncide avec la Journée mondiale des pêcheurs artisans célébrée fin novembre. « Nous voulons mettre en lumière celles et ceux qui, chaque jour, tirent leur subsistance des vagues », a-t-il confié, souriant mais conscient des nombreux défis.
Des communautés soudées par la biodiversité
Venus de Pointe-Noire, du Kouilou et même de Cabinda, les représentants de coopératives ont partagé dans leur langue maternelle recettes, chants et récits de navigation. Ce brassage culturel nourrit un sentiment d’appartenance qui transcende les frontières administratives et rappelle que la ressource halieutique est un bien commun.
Les débats ont mis en avant la solidarité inter-villages. « Quand une tempête frappe Loango, les pêcheurs de Mvassa envoient du carburant et des filets », témoigne Ndinga Mapassa, président d’une coopérative locale. Pour Renatura, ces réseaux sont la meilleure assurance face aux bouleversements climatiques.
Enjeux de la pêche artisanale durable
Le secteur artisanal représente près de 70 % du poisson consommé dans le pays, selon les chiffres de la Direction départementale de la pêche. Mais la surexploitation et le non-respect des zones de frayère menacent les stocks. D’où l’urgence de formaliser des pratiques plus sélectives.
Des ateliers pratiques ont donc présenté des hameçons circulaires limitant la capture de juvéniles et des glacières solaires prolongeant la chaîne du froid. « Chaque poisson conservé, c’est cinquante francs CFA épargnés et du carbone évité », insiste Prisca Ngoma, océanographe à l’Université Marien-Ngouabi.
Plastiques : la bataille des filets propres
Le festival a également sonné l’alarme sur la pollution plastique. Des démonstrations ont montré comment transformer des bouteilles récupérées en flotteurs. Les enfants des écoles riveraines ont collecté, puis trié 2,3 tonnes de déchets en trois jours, un record symbolique salué par les chefs de village.
Renatura expérimente la pose de casiers de collecte au large, relevés chaque semaine par des pêcheurs volontaires. « Nous voulons prouver qu’une mer propre est compatible avec un revenu stable », résume Georges Tchicaya, coordinateur des programmes environnementaux.
Le point éco
Les économistes de la Banque postale du Congo estiment que la filière pourrait générer 15 000 emplois additionnels si les captures étaient mieux valorisées à terre. La nouvelle unité de fumage communautaire, inaugurée durant le festival, vise précisément à accroître la valeur ajoutée locale.
Par ailleurs, le ministère de l’Économie bleue finalise une ligne de crédit à taux bonifié destinée à l’achat de moteurs hors-bord moins énergivores. L’enveloppe de cinq milliards de francs CFA sera décisive pour moderniser la flotte artisanale tout en réduisant la pression sur les stocks.
À retenir
Pêcheurs, chercheurs et autorités convergent sur une priorité : concilier rentabilité et conservation. La participation accrue des femmes dans les comités de gestion, observée cette année, apparaît comme un levier social majeur. Enfin, la sensibilisation des plus jeunes ancre le réflexe de préservation dans les pratiques quotidiennes.
Perspectives régionales et appui institutionnel
Le Festival de la mer n’est pas qu’une vitrine. Un protocole d’accord a été paraphé avec les garde-côtes angolais pour partager des données de suivi satellitaire des pirogues. L’initiative renforce la coopération dans le golfe de Guinée, zone stratégique pour la sécurité alimentaire et la lutte contre la pêche illicite.
La Direction générale de l’environnement, présente sur place, a rappelé que la Stratégie nationale de biodiversité 2021-2030 consacre un volet budgeté à la restauration des mangroves de la façade atlantique. Les communautés seront impliquées dans les plantations d’espèces endémiques dès la prochaine saison des pluies.
Les organisateurs envisagent déjà l’édition 2026, qui pourrait s’ouvrir aux start-up de la tech bleue. Des capteurs low-cost, posés sur les pirogues, collecteraient en temps réel salinité, température et présence de micro-plastiques. Les données seraient partagées avec les laboratoires universitaires pour nourrir la recherche appliquée.
Si l’élan actuel se confirme, les villages côtiers du Congo pourraient devenir, d’ici cinq ans, une référence dans la région en matière de pêche responsable. À terme, le label « Poisson de petite pirogue » visé par les coopératives offrirait aux consommateurs urbains la traçabilité et la qualité qu’ils réclament.
Pour Alphonse Melek, inspecteur des pêches, « la clé réside dans l’éducation permanente et l’accès à un financement patient. Quand un pêcheur comprend qu’un filet maillant trop serré détruit sa ressource, il devient le premier défenseur de la réglementation ». L’optimisme se nourrit ainsi de pédagogie et de pragmatisme.
De retour à la plage, le festival s’est clos par un lâcher symbolique de trois tortues marines réhabilitées. Entre applaudissements et chants, l’image résume le pari du programme : réconcilier économie vivrière, science et respect des rythmes océaniques.
Au crépuscule, les filets sèchent sur les pieux tandis que les discussions se prolongent autour du feu. Les anciens content l’époque où les bancs de sardinelles frémissaient à quelques dizaines de mètres du rivage. Les jeunes écoutent, conscients que l’abondance de demain dépend de leurs choix d’aujourd’hui.
Les artisans de la mer quittent finalement Tchiamba-Nzassi, chacun avec une chasuble bleue frappée d’une tortue stylisée. Sous l’emblème de Renatura, les voix locales et les partenaires institutionnels semblent désormais accorder leurs puissances pour qu’à l’horizon 2025 la mer congolaise demeure généreuse, mais aussi préservée.
